Uncategorized

Un outil du nationalisme religieux en Algérie : le journal Chihâb des Oulémas réformistes

Pauline BRANGOLO (2014), Université Panthéon-Sorbonne, Master d’Histoire contemporaine.

img_5997

Le territoire de l’Algérie actuelle fut colonisé par les armées françaises à partir de 1830 et c’est à partir de la colonisation de peuplement des années 1870 que les protestations se font entendre. En 1871, a par exemple eu lieu l’insurrection d’une partie de la Kabylie, sévèrement réprimée par la suite. Cet événement marque la prise de pouvoir des colons et, de fait, un regain du nationalisme français sur ce territoire. L’Algérie, si elle l’était déjà dans les fait, apparaît comme étant assimilée à la France en tant que province française, dans l’imaginaire national. Pour preuve, le Centenaire de l’Algérie française est  amplement célébré sur le territoire colonial en 1930 et illustré par des festivités officielles. Pourtant, le Code de l’indigénat empêche la masse des indigènes d’accéder à l’égalité des droits politiques. La citoyenneté est exclusivement accordée aux anciens militaires décorés, gros propriétaires fonciers et et pro-français remarqués par l’administration.

En parallèle, une élite intellectuelle se distingue à la fin du XIXème siècle en revendiquant l’égalité de traitement avec les citoyens français. La grande majorité semble s’accommoder de la domination française et cherche à obtenir une représentation correspondant à l’importance des Algériens dans la vie économique et sociale de l’Algérie. Toutefois, à partir des années 1920, une alternative politique basée sur un nationalisme naissant voit le jour. Nous pouvons très schématiquement attribuer quatre orientations à ce mouvement : celle prônées par le mouvement Jeune Algérien, le courant commu­niste, le mouvement nationaliste radical qu’incarne l’Étoile nord-africaine mais aussi l’orientation des Oulémas.

L’Association des Oulémas d’Algérie est créée à Alger en 1931 sans aucune opposition de la part du gouvernement. Al Chihâb, la revue des Oulémas, est l’un des instruments les plus efficaces de diffusion de leur doctrine. En effet, ces docteurs de la loi défendent principalement une opposition à toute forme segmentaire et locale de l’islam cristallisé autour de sanctuaires et de saints locaux. Abdelhamid Ben Badis (1889-1940), alors considéré comme un théologien inoffensif par les autorités coloniales, en devient le président. Même s’il grandit en Tunisie, il ne reçoit pas une éducation francisée bien qu’il sache parler et écrire français. C’est après la Seconde guerre mondiale qu’il rentre en  Algérie. Il entend alors consacrer sa vie à la renaissance d’un islam orthodoxe et à l’affirmation de l’identité musulmane de l’Algérie, ce que le prestige de la présidence des Oulémas lui apporte.

A partir de 1932, le mouvement se politise, notamment par le biais d’écoles coraniques qui sont alors créées. L’Algérie fut pendant quelques années traversée par des contestations politiques des masse. Les premières mesures à l’encontre des Oulémas sont prises en 1933, ce qui constitue un tournant pour le mouvement. Cette crise prit fin après une violente émeute antijuive à Constantine en 1934, le Gouvernement et particulièrement le ministre de l’intérieur Régnier ayant assimilé ces événements à une crise d’autorité. Ainsi, est publié le 27 avril 1935 le « décret Régnier », punissant entre trois mois et deux ans d’emprisonnement « quiconque aura provoqué à des désordres ou à des manifestations contre la souveraineté française, ou à la résistance contre l’application des lois, règlements ou ordres de l’Autorité ». Les organisations politiques musulmanes et journalistes modérent à partir de là leur discours. Le secrétaire général de l’Association des Oulémas,  Lamine Lamoudi, doit quitter son poste le 1er décembre 1935 certainement en échange de la levée de mesures interdisant la presse des Oulémas. Ainsi, lorsque Ferhat Abbas publie sa procession de foi de l’assimilation dans le journal l’Entente, il provoque la colère des Oulémas réformistes dont Ben Badis se fait le porte-parole, qui lui répondent quelques mois plus tard dans leur propre journal que l’on appelle la « Déclaration nette ».

Dans quelle mesure le discours de ces Oulémas réformistes est-il représentatif d’un nationalisme, inspiré des mouvements occidentaux, qui se construit en réaction à la domination coloniale ?

I. Le discours propagandiste d’auteurs religieux aux revendications politiques

A. Les Oulémas : une élite instruite et cultivée réagissant à des attaques récentes

Les co-auteurs du Chihâb et plus généralement les Oulémas, cherchaient à prouver qu’ils formaient l’élite intellectuelle religieuse de l’Algérie. Bachir Ibrâhîmî, qui vécut à Médine puis à Damas où il fut professeur. Il était également prédicateur, journaliste, littérateur et l’un des maitres du néo-classissisme arabe. Mubârak al-Mîlî, surnommé le « penseur du groupe », avait été l’un des élèves de Ben Badis avant de compléter sa formation à Tunis. Ahmad Tawfîq al-Madani  était l’un des fondateurs en 1920 du parti destourien et rédacteur en chef en 1921 d’Ifrîqya, expulsé de Tunisie en Algérie pour ses activités nationalistes et la propagande qu’il déploya en faveur d’Abd el-Krîm rejoint vite le groupe du Chihâb.

Afin de répondre aux nombreuses attaques de Ferah Abbas à leur encontre, les Oulémas font référence au récit historique. Ces réponses sont quasiment rhétoriques puisque ces auteurs nationalistes sont eux-mêmes les créateurs de l’histoire sur laquelle leurs idées se fondent, on peut l’assimiler à un prétexte servant à appuyer leurs idées répandues depuis quelques années comme c’est le cas dans l’Histoire de l’Algérie dans le passé et le présent (1929) d’Al Mili et l’Histoire de l’Algérie de Tewfiq Al Madani qui ont construit ce passé algérien. De plus, leur histoire est présentée comme ayant été découverte dans les années 1930 car cachée depuis longtemps par les colons. Pour les Oulémas, il s’agit aussi de préserver leurs intérêts en s’appuyant sur la grandeur du passé algérien : presque tous issus de l’ancienne bourgeoisie algérienne, ils souhaitent consciemment ou non un retour en arrière, à l’État musulman idéal non colonisé où les docteurs de la loi étaient les dirigeants naturels.

B) Propager ses idées au plus grand nombre

Chihâb est également un relai très efficace de leurs idées puisqu’il était rédigé en arabe, on peut donc penser qu’il parlait directement aux milieux populaires, contrairement à ce qu’il en était avant le tournant nationaliste du message de ces Oulémas. Le journal n’avait en effet que 2000 abonnés en 1931. En effet, leur message tel que l’idée que leur nation avait une histoire, était aussi diffusé par la chaire des mosquées, les écoles indépendantes, preuve de leur effort de vulgarisation. On peut donc supposer que la réception de ce message fut assez large parmi les arabophones de l’Algérie conquise. Le poids pour ce journal est aussi à relever, car il avait d’une part survécu aux interdictions et saisies mais le message qui est diffusé s’apparente dans sa globalité à un moyen de combat plus qu’un organe d’information.

D’autre part, le style utilisé dans le journal dévoile une volonté de convaincre leurs lecteurs davantage que Ferrah Abbas, qui avait également une large écoute car il était très populaire. De plus le « nous » utilisé constamment dans Chihâb s’inscrit dans une opposition au « eux » : afin de prouver, suite à leur démonstration, que des droits égaux peuvent être exigés légitimement. Leur force est aussi de faire appel aux souvenirs proches des Algériens qui ont connu l’avant la colonisation Le but étant de déclencher un sentiment proche du traditionnalisme en opposant la grandeur passée du Maghreb à l’humiliation actuelle que subissent les musulmans en pays colonisé.

II/ La construction d’une identité algérienne inspirée par les théories d’un nationalisme européen

A. Culture et langue communes: éléments essentiels et constitutifs d’une nationalité algérienne

Le journal diffusait également une culture commune du récit nationaliste, se rapprochant de l’idée d’universalisme de ces mouvements. Les auteurs avaient en effet une large connaissance de l’histoire européenne du XIXème siècle, preuve de l’imposition par les colonisateurs français de la grandeur de l’histoire de la nation, de sa construction et du Républicanisme exacerbé par la IIIème République.

Les Oulémas évoquaient la grandeur de leur nation et toute son originalité, rendant, de fait, quasiment impensable le fait que le peuple formant cette nation n’ait pas une identité propre. Pourtant, et c’est ici un point essentiel, la nation algérienne n’existait pas avant la colonisation car le territoire regroupait un conglomérat de peuples dominés par les Ottomans. Le discours des Oulémas légitime donc leurs exigences politiques en s’appuyant sur des idées mais aussi des oublis et des inventions se basant sur le sentiment d’un peuple dominé.

Les Oulémas réformistes défendaient donc l’identité culturelle singulière du peuple algérien. Elle s’illustre d’ailleurs par le fait que l’une de leurs tâches essentielle était de relever la culture arabe en se concentrant sur l’enseignement de la langue arabe et diffusion du patrimoine culturel arabo-musulman : c’est dans l’arabisme et par lui que l’Algérie retrouverait ses racines culturelles. L’objectif était donc de pouvoir résister aux influences occidentales et singulièrement aux tentatives de francisation dont les Algériens étaient l’objet depuis 1830.

B. L’islam : élément tangible à la formation de la Nation

L’identité religieuse est un argument que l’on pourrait qualifier de classique quand il s’agit de revendication nationalistes. La particularité des Oulémas était le retour aux sources, le Coran et les hadîth, qui devait  permettre aux musulmans de se libérer de toutes les traditions et autorités illégitimes et des pratiques hérétiques. Ils étaient d’ailleurs convaincus que la régénération morale des Algériens leur apporterait l’émancipation politique.

On peut aussi relever que les auteurs du Chihâb faisaient distinction totale avec les autres mouvements nationalistes algériens de cette période, les mouvements communistes tout particulièrement. Pour eux, la nation algérienne se définissait essentiellement par l’appartenance à la communauté arabo-musulmane et l’aspiration à l’unité du monde arabe qu’ils revendiquaient en parallèle, sans que cela ne leur semble être totalement en contradiction. Ben Badis, en faisant de l’islam la religion du futur État revendiqué et de son  peuple, s’érigeait comme le maître à penser de la future nation algérienne. Cette revendication se base sur la réalité culturelle du territoire – colonisé puisque la très large majorité de la population algérienne en 1936 était de confession musulmane – donnant encore plus de poids à leur message politique. Cette prise de position intransigeante apparaît comme une condamnation définitive des Jeunes Algériens, qui risquaient de détourner le peuple de la communauté musulmane.

III/ L’élaboration de la nation ou le rejet du colonisateur

A. Un discours d’exclusion

Chez les Oulémas réformistes, la nation est très souvent personnifiée, dans l’idée d’une totale opposition à la proclamation de foi de Ferhad Abbas. Construit en miroir, ce rejet s’illustre régulièrement par une alternance entre le « nous » et la « France » marquant  l’opposition entre colonisateurs et soumis. Toutefois, les propos nationalistes négligeaient le fait que beaucoup d’Algériens de formation française étaient convaincus par l’idéal de l’assimilation. Or pour les les nationalistes, l’élite algérienne risquait de se détourner de la communauté musulmane et d’en détourner les classes moins privilégiées. Cette représentation doit être nuancée puisqu’une partie de ces intellectuels s’est également retournée contre le colonisateur durant cette période.

De plus, leur message relevait d’un « sur nationalisme » français ayant provoqué très clairement un contre-discours antifrançais dès l’entre deux guerres. Les nationalistes sont amenés, face à ce type de colonisation, à prendre des positions politiques diamétralement opposées à l’influence française, comme à la francisation des populations qui ne pourront s’émanciper dans le discours de non différence, pourtant flagrante dans les faits entre le colonisateur et l’indigène. Pour illustrer ces phrases, on peut ici citer Al Madani dans son Histoire de l’Algérie « Les relations ne s’organiseront, l’amitié ne croîtra que si nous sommes traités avec loyauté selon le principe : Toi c’est toi et Moi c’est moi ; mais si cela devient Toi c’est Moi, et Moi c’est Toi, c’est impossible en soi. »

B. Un but politique à court terme : le refus de l’assimilation et l’émancipation

Plus qu’une doctrine politique générale, leur discours était une réponse visant à obtenir des résultats à très court terme : la volonté d’indépendance de l’Algérie prônée par de les Oulémas.

Leur rejet de l’assimilation est une réponse claire à la proclamation de Ferhat Abbas et plus généralement contre les idées occidentales des jeunes générations et les revendications assimilationnistes. En effet, leur mouvement se construisait dans l’opposition, notamment après le virement de leur discours. De 1931 à 1935,  leur affirmation doctrinale du nationalisme se précisait par opposition aux propositions de naturalisation collectives avec octroi de droits politiques par exemple.. Les Oulémas avaient décidé de se lancer sur le terrain d’une politique plus active, et exigaient des résultats concrets. La preuve est ici faite qu’il est inexacte de dire qu’ils ne revendiquaient pas l’indépendance, leur collaboration avec les autorités jusque cette période  était en réalité plus tactique qu’idéologique. Cependant, cette indépendance n’était pas exclusive pour eux d’une union étroite avec les autres pays du Maghreb et tous les États de la nation arabe.

Le journal Chihâb était donc à la fois inspiré des mouvements nationalistes européens ayant vu le jour au cours du XIXème siècle mais aussi en réaction radicale à la colonisation française.

Ce discours est avant tout celui d’une élite cultivée mais dont les droits comme les idées avaient été opprimées par les colonisateurs, de plus leur position leur permettait donc d’envoyer un message extrêmement persuasif grâce au support de ce journal, rédigé en arabe. La construction du nationalisme algérien était basée sur des thèmes classiques chez les Oulémas : la culture arabe et son passé prestigieux, base de l’identité algérienne intégrée à un plus large modèle arabe sans contradiction avec ce message nationaliste. L’islam est également présenté comme constitutif de l’union des Algérien, les plaçant en parfaite opposition avec d’autres mouvements nationalistes algériens qui leur étaient contemporains notamment les mouvements communistes. Enfin, il s’agissait également d’un rejet du colonisateur, perçu comme inévitable, afin de construire cette nation algérienne qui ne pouvait pas, dans ce contexte, accepter l’assimilation sans qu’elle soit synonyme de soumission et antagoniste avec leur idée d’une Nation algérienne indépendante.

Nous pouvons ainsi nous demander comment les Oulémas réformistes ont réussi à face aux élections législatives de 1936 ayant conduit au pouvoir la SFIO et la présentation du projet de loi Blum-Viollette, visant à élargir la citoyenneté aux Algériens tout en conservant leur statut particulier de musulman.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

w

Connecting to %s