Sociology

Les “fans”, aliénés, déterminés, populaires ? Une approche de la détermination sociale du “fan”

Hanae BONET (2015), Licence en Science Politique, Economie et Sociologie, Institut Catholique de Paris. 

16216119_10154974663851457_1630866149_n

La sociologie du goût en France a longtemps été dominée par les théories déterministes, notamment bourdieusiennes, laissant peu de place à l’autodétermination individuelle. L’étude des fans a notamment été matérialisée par de nombreux travaux empiriques établissant un lien quasi-indiscutable entre caractéristiques sociales et avidité à être fan. Il a donc été majoritairement présupposé que les fans, ayant les caractéristiques d’un public aliéné et dominé, étaient tous issus du milieu populaire, notamment par une homologie entre pratiques culturelles et position sociale. Puis, l’apparition de nouvelles tendances sociologiques a montré qu’il était obsolète de penser les fans comme totalement déterminés. Des études empiriques ont ainsi démontré que différents types de capitaux culturels pouvaient coexister chez un même individu, que tout en étant fans d’un artiste, des individus pouvaient apprécier d’autres formes de culture dites légitimes. Les individus davantage omnivores qu’univores. Mais, il y a toujours des frontières entre les classes sociales, notamment dans les manières de consommer ou dans les attitudes face aux différents produits culturels.

Introduction. Les fans et la sociologie contemporaine

Le phénomène fan a été peu traité dans la sociologie française, tandis que la littérature scientifique anglo-saxonne lui a consacré davantage d’écrits, les «fan studies» (Jenkins, 1992 ; Fiske, 1992 ; Grossberg, 1992 ; Bacon-Smith, 1992). Les émotions ne représentent qu’une part mineure de la sociologie contemporaine française. L’oeuvre sociologique a longtemps communément dénigré la culture populaire, notamment depuis la dénonciation par les théoriciens de l’Ecole de Francfort de la «supercherie» et de «l’inauthenticité de la musique populaire», et la description péjorative des amateurs de culture populaire dans La distinction de Pierre Bourdieu (Bourdieu, 1979). Il en découle une stigmatisation des fans et de la culture de masse, qui de fait s’affirme comme inhérente à la sociologie contemporaine. La majorité des analyses produites dans le champ de la sociologie française sont qualitatives et découlent d’enquêtes par observation participante.

L’étude des fans a pour point de départ un ensemble de prénotions, qui peut notamment être retrouvé dans l’étude particulière des fans de Johnny Hallyday, artiste qui s’insère pleinement dans l’émergence de la culture de masse de la seconde moitié du XXème siècle. On appréhende souvent le phénomène fan comme uniforme, et comme l’apanage de certains groupes sociaux. L’émergence d’une sociologie du fan au début du XXIème siècle (Le Bart, 2000 ; Le Guern, 2002 ; Donnat, 2009 ; Segré, 2014) permet de s’affranchir des théories de la domination de Pierre Bourdieu, rendues en partie obsolètes par les mutations économiques, culturelles, sociales de nos sociétés.

Les études concernant les fans sont souvent sujettes aux mêmes prénotions, puisque les fans sont pensés comme répondant à des caractéristiques sociales similaires, peu diplômés, issus de classes sociales populaires, et concentrés géographiquement dans les anciennes friches industrielles françaises. Il s’agit donc a priori d’entrevoir l’idée d’un phénomène fan homogène, dont toutes les composantes répondraient à des caractéristiques sociales semblables (Santamaria, 2010). Les prénotions souvent retrouvées témoignent de la domination longtemps opérée par la sociologie bourdieusienne de la domination et de la distinction sur le champ sociologique français.

En quoi l’étude du phénomène fan permet-elle de repenser la tradition dominante en matière de sociologie culturelle, hiérarchisante et déterministe qui laisserait envisager l’uniformité du phénomène, pour finalement penser le comme fan actif face à sa passion mais faisant preuve d’attitudes déterminées ?

Cet article a d’abord pour objectif de présenter les fondements de l’analyse déterministe du fan telle qu’introduite par Pierre Bourdieu. Cette tradition appréhende le fan comme déterminé par son milieu social, et établit donc l’homogénéité du phénomène. Le fan serait uniquement issu du milieu populaire. Cependant, l’étude des fans de Johnny Hallyday montre que le phénomène fan n’est pas uniforme, et que le fan est capable de se positionner activement face à sa passion. La sociologie contemporaine des pratiques culturelles (Pasquier, 2000 ; Le Guern, 2002 ; Guillet, 2011 ; Segré, 2014) prend en compte les transformations sociétales et montre qu’un individu est capable de mobiliser différents types de capitaux culturels, et de construire son identité autour de sa passion. L’analyse strictement déterminée du fan paraît donc obsolète, car l’analogie établie avec le milieu social populaire semble pouvoir être remise en question. Si le milieu social a un rôle à jouer dans les pratiques culturelles, il s’agit davantage de l’appréhender en tant que déterminant des attitudes du fan. Deux fans peuvent être issus de milieux sociaux différents et être autant fan l’un que l’autre, mais leurs différentes manières d’être fan tendent cependant à être socialement déterminées.

I/ Le déterminisme social du goût

La sociologie des pratiques culturelles est dominée en France, depuis le milieu des années 1970, par le modèle de l’homologie structurale de l’espace des positions sociales et de l’espace des styles de vie théorisé par Pierre Bourdieu (Bourdieu, 1979). Ce modèle doit, en France, une grande partie de son succès à la validation empirique que lui ont apportée les enquêtes successives sur les pratiques culturelles des Français. Il s’agit d’enquêtes réalisées par le Département des études et de la prospective du ministère de la Culture en 1973, 1981, 1988 et 1997. Elles font suite à la série d’enquêtes commandées par le service des études du ministère de la Culture dans les années 1960, et qui fourniront la matière principale de L’amour de l’art (Bourdieu et Darbel, 1966) puis de La distinction (Bourdieu, 1979).

Le modèle théorique exposé dans La distinction (Bourdieu, 1979) revêt une double dimension.

Tout d’abord, il soutient l’idée que les goûts et les pratiques culturelles, et, plus largement, l’ensemble des éléments caractéristiques du style de vie de l’acteur, sont le produit de son habitus, c’est-à-dire de l’ensemble des dispositions, des schèmes de perception et d’action incorporés au cours de la socialisation primaire et qui reflètent les caractéristiques sociales de son environnement d’origine (Bourdieu, 1980). Ce concept est un ensemble de dispositions acquises et durables, engendrant des pratiques sociales ajustées aux positions sociales. L’habitus est acquis au cours de l’éducation et des premières expériences sociales, mais reflète également la trajectoire et les expériences ultérieures. Il résulte donc d’une incorporation progressive des structures sociales et est fortement lié au processus de socialisation. C’est l’habitus qui va déterminer les pratiques sociales et culturelles des individus. Ce concept renforce celui des classes sociales, non seulement définies par la position occupée dans les rapports de production, mais également par le partage et la transmission de traits culturels et sociaux qui conditionnent les comportements individuels et contribuent à l’édification de frontières symboliques entre les groupes sociaux en renforçant leur cohésion interne. L’habitus s’appuie sur la transmission d’une forme spécifique de capital, – le capital culturel -, beaucoup plus que sur son accumulation.

Pierre Bourdieu distingue trois formes de capital : le capital économique, le capital culturel et le capital social (Bourdieu, 1986). Il définit le capital social comme « agrégat des ressources réelles ou potentielles qui sont liées à la possession d’un réseau durable de plus ou moins de rapports institutionnalisés de la connaissance et de l’identification mutuelles. » Ce sont donc d’une part l’ensemble des relations d’un individu qui sont dotées d’un certain pouvoir, et d’autre part les ressources symboliques que sa position sociale lui confère. Le capital économique regroupe les ressources matérielles et financières qu’un individu a à sa disposition, telles que les revenus et le patrimoine. Le capital culturel, tel qu’il le définit est l’ensemble des ressources culturelles dont dispose un individu. Il existe sous trois formes : « à l’état incorporé », c’est-à-dire sous la forme de dispositions durables de l’organisme, « à l’état objectivé », sous la forme de biens culturels (bibliothèques, etc), et « à l’état institutionnalisé », sous la forme, pour l’essentiel et pour la période contemporaine, du titre scolaire.

Dans le modèle de Bourdieu, l’individu est socialement classé par l’orientation de ses pratiques, qui manifestent les caractéristiques de son habitus, et par là même, de son statut social, mais il est passif face à cette manifestation, il peut difficilement changer la donne. La transmission du capital culturel crée des écarts de dotation d’autant plus difficiles à combler qu’ils ne sont pas immédiatement visibles. Les frontières entre les groupes sociaux se situent donc dans l’implicite et dans l’hermétique.

La seconde dimension du modèle bourdieusien de la distinction est celle de la légitimité culturelle. Bourdieu montre l’existence d’une homologie structurale entre deux échelles hiérarchiques : celle des pratiques culturelles et celle des positions sociales, donc entre la place occupée par un individu dans la hiérarchie sociale et ses goûts et pratiques culturelles.

Capture d’écran 2017-02-22 à 12.22.02.png

Le document ci-dessus montre la corrélation entre catégorie socioprofessionnelle et pratiques culturelles. On observe que les catégories socioprofessionnelles dites supérieures, donc les cadres, professions libérales et professions intermédiaires ont une fréquence de pratique plus élevée que celle de l’ensemble de la population, notamment pour les sorties au théâtre, pour lesquelles on note un écart de 30 points avec la CSP ouvrier.

Bourdieu distingue deux formes de culture : une forme légitime, noble, appartenant aux classes sociales supérieures, et une forme dérivée, illégitime, appropriée par les classes sociales moyennes. Les classes populaires sont consommatrices de produits culturels de masse. Avec la naissance des congés payés et la démocratisation des loisirs, le XXème siècle est celui de la société de consommation et de l’émergence d’une culture de masse. La culture de masse, se voulant accessible à tous par la production à grande échelle et l’industrialisation de produits culturels, a permis aux catégories socioprofessionnelles défavorisées, telles que les employés et les ouvriers, d’accéder à une forme de culture.

L’identité sociale du sujet de goût, issu des classes dominantes tient tant à l’adhésion positive aux préférences de son milieu, pour laquelle il est déterminé par son habitus, qu’au dégoût pour les autres formes de pratiques culturelles. Les dominants sont alors attirés par les arts savants et rejettent les arts populaires et la culture de masse. L’homologie structurale suppose une vision unifiée et hiérarchisée des pratiques sociales et culturelles.

Conditions d’existence, habitus et pratiques sociales et culturelles (Bourdieu, 1979, p191)

Capture d’écran 2017-02-22 à 12.23.11.png

 II/ Le fan, entre pratiques individuelles et pratiques collectives

Il s’agit donc tout d’abord d’étudier le fan sous le prisme de cette théorie dominante dans le champ sociologique français. Les premières tentatives de définition du fan sont dues à l’émergence des « fan studies » dans la sociologie anglo-saxonne au cours des années 1980 et 1990 (Jenkins, 1992 ; Fiske, 1992 ; Grossberg, 1992 ; Bacon-Smith, 1992). Depuis lors, être fan a reçu de nombreuses définitions. Jusqu’à la fin des années 1990, leur majorité caractérise le fan de façon péjorative, comme aliéné et passif, impuissant face à sa passion.

Le fan crée une relation particulière avec sa passion, qui peut être analysée par l’intermédiaire du prisme émotionnel. Là où le fan se distingue d’un simple téléspectateur ou d’un simple auditeur, c’est qu’il désire prolonger la relation avec son objet d’attachement au-delà de la simple interaction créée par la diffusion.

Pasquier montre dans son étude de la série Hélène et les garçons (Pasquier, 2000) que le fan, comme tout autre téléspectateur, est pleinement conscient que derrière la série se cache tout un univers de production comprenant acteurs, réalisateurs, metteurs en scène, etc. La différence entre un téléspectateur et un fan se situe alors dans la volonté de ce dernier de continuer la relation avec l’émission après la diffusion. Cela se traduit par la pratique d’activités créant un sentiment de proximité entre le fan et la série, comme le courrier des fans, l’achat de produits dérivés (revues, DVD, vêtements, le désir de ressembler à son idole. Ainsi, « la fan porte […] ostensiblement les couleurs de celle qu’elle aime. […] On entre là dans un univers absolu, exclusif » (Pasquier, 2000).

Christian Le Bart, dans son étude sur les fans des Beatles montre que le fan s’intéresse à la vie privée des artistes pour s’en trouver plus proche. Il dit en effet que « la relation qui se construit est vécue comme forte, réciproque, et personnalisée. Les chanteurs admirés deviennent des proches que l’on tutoie, que l’on prénomme ou que l’on surnomme, à qui l’on écrit, à qui l’on parle » (Le Bart, 2004). Par ailleurs, le fan développe un univers l’unissant avec son idole, par exemple en créant des conditions d’isolement propres à la méditation et à la communion avec l’idole. Ainsi, « à la différence du simple goût qui distrait, divertit, et finalement éloigne de soi, la passion suscite des écoutes solitaires qui sont vécues comme des plongées en soi-même » (Le Bart, 2004).

La pratique individuelle du fan peut donc être définie comme la tentative d’établir une connexion permanente avec sa passion. Le fan pratique ainsi des activités symboliques lui permettant de rester connecté. Ces activités permettent au fan de s’identifier et de se reconnaître comme tel. C’est là que réside la force symbolique de sa passion. Les pratiques ont du sens, créent une identité, un statut, celui de fan. Le fan cherche en permanence à transposer sur les objets qu’il admire les caractéristiques qu’il imagine être celles des oeuvres les plus légitimes. Il s’agit alors d’une allodoxie culturelle, une reconnaissance mal placée. Si on considère que le capital culturel commande la réception des produits culturels, la position dominée, passive du fan le condamne à une forme de plaisir très éloignée des valeurs de détachement ou de mise à distance des affects, il est «pris au jeu».

Le fan lorsqu’il voue un culte presque religieux à un artiste, à une personnalité voit son quotidien marqué par un ensemble de pratiques ritualisées et d’activités coutumières. Souvent, le fan fait partie d’un fan club, communauté qui crée du lien social et des interactions sociales entre des personnes ayant des intérêts semblables.

Dans l’article publié par Dominique Pasquier sur Hélène et les garçons, il constate que la dimension collective du phénomène fan permet à ceux-ci d’obtenir une certaine reconnaissance de leur statut. Pour Dominique Pasquier, « le fan est enfin, et surtout quelqu’un qui est entouré. L’intégration dans un réseau d’échange et de discussion est indispensable. Isolé, un fan serait condamné à redevenir un simple téléspectateur »,(Pasquier, 2000). La passion du fan se déploie ainsi au sein d’un groupe avec lequel le fan peut interagir, partager.

L’étude de Jean Charles Ambroise et Christian Le Bart sur les fans des Beatles montre que pour un fan, « la rencontre avec d’autres fans permet de briser le confinement d’un goût qui, quand il tourne à la passion, risque toujours d’apparaître «ringard» ». Le partage d’une passion lui donne une certaine forme de légitimité (Ambroise, Le Bart, 2000).

La présence du groupe est également source d’intériorisation de normes et de valeurs. Philippe Le Guern qui étudie les fans de la série Le Prisonnier montre qu’il existe un savoir être fan. Lorsqu’on devient fan, c’est par un processus de socialisation auquel contribue le fan club. Par le fan club, l’individu apprend à rechercher le « juste équilibre entre engagement et distanciation autour de l’identité de fan » (Le Guern, 2002). Le fan lorsqu’il partage sa passion contribue au façonnement d’un imaginaire et de désirs communs.

L’étude des fans de Johnny Hallyday confirme ces définitions, puisque Jean Jacques, dans un entretien montre l’importance qu’a Internet pour lui et le reste de la communauté fan de Johnny Hallyday, dans la mesure où ce moyen de communication leur permet de rester toujours en contact : « finalement au niveau de l’amitié merci à Johnny ». En compagnie d’autres fans, Jean-Jacques a créé un site internet qui est intégralement consacré à la carrière de Johnny : « Les fans qui achètent Paris Match c’est pas nous. Nous, on s’intéresse à l’artiste », dit-il lors d’un entretien. (Guillet, 2011)

III/ Les fans à l’épreuve de la distinction

Il s’agit d’étudier la détermination sociale du fan en présupposant que si des individus sont fans, c’est parce que certaines caractéristiques sociales les y prédisposent, et donc que tous les fans répondent aux mêmes caractéristiques sociales. Cela ne laisse donc que peu de place à la libre-détermination de l’individu. Le phénomène fan est appréhendé comme homogène, uniforme. Ces postulats sont facilités par deux éléments : la prédominance de la sociologie bourdieusienne en France, et la définition du fan comme étant aliéné et déterminé par sa passion.

Pierre Bourdieu dans La distinction (Bourdieu, 1979) a joué un rôle décisif dans l’étude des fans, notamment en réduisant le fandomisme aux pratiques de groupes sociaux spécifiques. Du point de vue de sa théorie, le fan serait donc un bon exemple des publics dominés, qui singent la culture légitime sans en avoir les compétences, qui recherchent la distinction sans en posséder les moyens. Le fan est donc pour Bourdieu celui qui traite « des objets insignifiants comme des oeuvres d’art ». Il est issu à la fois de la petite bourgeoisie et des classes populaires, mais non des classes dominantes. Il s’agit dès lors d’établir une corrélation entre deux variables : la définition du fan comme aliéné, dépossédé, déterminé, faisant preuve d’un rapport à la culture fondé sur l’accumulation, et la caractérisation des pratiques des classes populaires et de la petite bourgeoisie. Le fan, en croyant aimer un produit culturel ne fait en réalité qu’acquiescer à un ordre, à des valeurs, à des hiérarchies imposées. Il « croit qu’il y croit », sans savoir que cette croyance est déjà l’expression de son aliénation. Bourdieu dit alors : « Avec les produits culturels de grande diffusion, musiques dont les structures simples et répétitives appellent une participation passive et absente, divertissements préfabriqués que les nouveaux ingénieurs de la production culturelle de grande série conçoivent à l’intention des téléspectateurs, la dépossession de l’intention même de poser ses propres fins se double d’une forme plus insidieuse de la reconnaissance de la dépossession. Ce n’est pas seulement dans le domaine de la musique ou du sport que les hommes ordinaires sont réduits au rôle du fan, limite caricaturale du militant, voué à une participation passionnée, parfois jusqu’au chauvinisme, mais passive et fictive qui n’est que la compensation illusoire de la dépossession au profit des experts. » Là où le fan, issu des classes populaires se distingue des classes dominantes, c’est dans son incapacité à se distancier de sa passion, et par sa vocation à la consommation des produits les moins légitimes, faute de mieux. Il s’apparente donc à l’archétype du public dominé auquel s’imposent le sens des hiérarchies et le sentiment d’indignité culturelle.

Pour Bourdieu, la petite bourgeoisie est marquée par un rapport à la culture axé sur la thésaurisation. On peut alors établir une analogie entre cette tendance à la thésaurisation et l’avidité à la collection qu’on prête aux fans. « L’avidité accumulatrice qui est au principe de toute grande accumulation de culture se rappelle trop manifestement dans la perversion de l’amateur de jazz ou de cinéma qui, poussant à la limite, c’est à dire à l’absurde, ce qui est impliqué dans la définition légitime de la contemplation cultivée, substitue à la consommation de l’œuvre la consommation des savoirs d’accompagnement (générique, composition de l’orchestre, dates d’enregistrement, etc.) ou dans l’acharnement acquisitif de tous les collectionneurs de savoirs inépuisables sur des sujets socialement infimes. »

Ainsi, le fan reflète son appartenance sociale en s’emparant avec grand sérieux d’objets à faible légitimité.

Par l’étude des fans sous le prisme de la sociologie culturelle bourdieusienne, on note donc que le milieu social populaire, par sa passivité face à la culture, son aliénation face à l’industrie culturelle de masse, est le plus à même de produire des individus fans. Il s’agit donc de réduire un fait social à certaines catégories sociales spécifiques, pour finalement analyser le phénomène fan comme propre à la culture populaire.

L’étude des fans de Johnny Hallyday vérifie empiriquement ces théories. La cartographie du phénomène fan reflète une fragmentation géographique entre milieu rural et milieu urbain. Johnny Hallyday apparaît ainsi comme ambassadeur du rock et du blues pour 38 % des ruraux, contre seulement 22 % des Parisiens . Le désintérêt pour l’artiste est corrélé positivement avec l’embourgeoisement de la ville de Paris. On note donc un lien entre position sociale et passion pour l’artiste. Les classes sociales supérieures dans une stratégie de différenciation semblent à mesure qu’elles s’embourgeoisent se désintéresser d’une culture populaire qui tend à devenir de masse.

Par ailleurs, les jeunes fans de Johnny sont majoritairement ceux dont le parcours scolaires est mois légitimé car ne répondant pas aux critères d’une «bonne orientation (Santamaria, 2010).

 IV/ Le milieu fan, un milieu hétérogène

Se démarquant de la théorie de la domination, plusieurs auteurs ont cherché à produire une analyse moins déterministe des publics en général et des fans : ils ont notamment montré comment les fans pouvaient apprécier simultanément des formes légitimes et illégitimes de la culture, et ont souligné l’existence d’un éclectisme culturel et parallèlement, un déclin du pouvoir distinctif de certaines pratiques, en particulier la lecture. Ils ont également indiqué comment la culture dite populaire offrait un ensemble de ressources qui permettent aux publics de construire et d’affirmer leur identité. Enfin, ils ont montré qu’en matière de pratiques culturelles, l’appartenance générationnelle et le genre sont des variables significatives au moins aussi puissantes que la position sociale ou le niveau de diplôme

L’enquête de terrain conduite dans le cadre du mémoire sur les fans de Johnny Hallyday réalisé entre Février et mai 2014, nous a tout d’abord permis de remettre en question la présupposée homogénéité du phénomène.

Tout d’abord, la rencontre avec le président du fan club officiel de Johnny Hallyday a permis de rompre avec l’idée d’une totale analogie entre fans et milieu social populaire. Lorsque nous le questionnons sur la provenance sociale des fans, il déclare : « Il y a de tout, avec une majorité d’employés, d’ouvriers… mais il y a vraiment de tout. Moi je connais des très riches, par exemple on a quelques multimillionnaires, des types qui sont dans les 100 premières fortunes de France au club. »

 V/ Penser le fan actif face à sa passion

 Bourdieu dans sa théorie de la domination fige la notion de capital culturel et de légitimité (La distinction, 1979). Cependant, les transformations morphologiques connues par la société française depuis trente ans, telles que la tertiarisation de l’économie, le déclin des paysans et des ouvriers, la montée en puissance des employés, la forte croissance des cadres comme en témoigne la théorie du déversement d’Alfred Sauvy ont bouleversé le paysage social. Le paysage culturel a également subi des transformations, notamment avec la place centrale prise par la télévision, l’arrivée d’Internet, et la montée en puissance des industries culturelles. De ce fait, les références culturelles se mélangent, les cultures s’hybrident, et tout semble indiquer que le « bon goût » ne règne désormais plus sans partage. Les individus comme sujets peuvent considérer différents types de culture, et les mobiliser en fonction des différents contextes sociaux. Un individu issu des classes sociales supérieures peut écouter du rap et aller au théâtre le dimanche. On peut supposer qu’il mobilisera le premier type de culture lorsqu’il sera avec ses amis, et le second type lorsqu’il sera avec sa famille. Si un individu peut avoir différents types de capitaux culturels, on ne peut considérer le phénomène fan comme propre à un groupe social. Des employés, des ouvriers mais également des individus provenant de CSP supérieures peuvent être fans de mêmes personnes.

Raymond Boudon, contemporain de Pierre Bourdieu s’oppose à ses théories en montrant que les choix individuels ont une rationalité intrinsèque, certes inscrite dans un contexte social mais appropriée par les individus. Le contexte se limite au système d’interaction dans lequel sont placés les individus, ce qui signifie que ces derniers agissent surtout en tenant compte de la présence et du comportement des autres. Pour expliquer un phénomène social, il suffit donc de prendre en compte les seuls comportements des individus qui se rapportent à la situation observée, sans rechercher des explications générales. Le rôle des acteurs individuels, donc du fan en lui même en tant qu’individu doté de liberté et d’autonomie ne peut être négligé (Boudon, 1973).

Au milieu des années 1990, le sociologue Richard Peterson montre qu’en matière musicale, les classes supérieures américaines ont un goût marqué pour l’éclectisme : au sein des classes supérieures, les goûts se portent de plus en plus sur des biens culturels hors du répertoire considéré comme savant. Elles écoutent autant du jazz que du rap, de la musique classique, des musiques du monde. Elles sont devenues moins snobs qu’«omnivores» (Peterson, 1996).

Bernard Lahire en constatant une désindexation de l’échelle des pratiques culturelles avec l’échelle des positions sociales généralise l’analyse. Dans La Culture des individus, il montre par exemple que les pratiques légitimes sont loin d’être une norme au sein même des classes supérieures : 56 % de leurs membres ne sont jamais allés à l’opéra, et seuls 15 % ont pour genre de film préféré les « films d’auteur ». Inversement, ces derniers sont nombreux à « s’autoriser » des pratiques peu légitimes, comme la visite de parcs d’attractions (25 %), l’écoute de variété française (39 %), la télévision, regardée tous les jours par 61 % d’entre eux (Lahire, 2004).

À partir d’une enquête dans des lycées, Dominique Pasquier montre que chez les jeunes, hormis quelques établissements huppés, c’est carrément la culture « de masse » qui est devenue dominante (jeux vidéo, télévision, R’n’B…) et circule entre élèves, les goûts légitimes ne se cultivant plus qu’un peu honteusement, et en tout cas pas en public (Pasquier, 2006).

Il s’agit donc tout d’abord de considérer la possibilité d’une coexistence de différents capitaux culturels chez un même individu, parce que les mécanismes de légitimité se sont inversés (la culture rock peut être considérée par certains comme autant légitime que la musique classique, notamment parce qu’elle est partagée), mais aussi parce que les individus peuvent avoir intérêt à mobiliser différentes ressources culturelles en fonction des différentes situations sociales. Les individus se mélangent, la mobilité sociale accrue construit une élite sociale qui n’est plus seulement composée d’héritiers (DiMaggio, 1982).

Dans le cadre des interactions quotidiennes, la capacité à mobiliser des répertoires culturels variés est alors utile et valorisée. Dès lors, il apparaît difficile d’appréhender la disposition à être fan comme se limitant seulement aux seules catégories inférieures.

Par ailleurs, il s’agit également de questionner la passivité souvent attribuée aux fans, qui seraient les victimes par défaut d’une activité de réception.

Si on considère qu’il n’y a qu’une seule manière d’être fan, qui renvoie à la manière adoptée par les classes inférieures, on considère la passivité du phénomène, on analyse le fan comme aliéné face à sa passion, comme subissant la montée de la culture de masse et l’essor des industries culturelles. Or, être fan, c’est également construire son identité autour d’une passion de façon individuelle ou collective. La prise en compte de l’hétérogénéité du phénomène et les mutations sociétales remettent en question la similarité des caractéristiques sociales des fans et leur incapacité d’action face à la montée de l’industrie médiatique. Les différents cultes sont librement appropriés, dans une tradition de recherche, et produisant des interactions allant au-delà du simple moment de la réception de l’oeuvre.

VI/ Les attitudes du fan, socialement déterminées

L’existence d’une diversité de pratiques et de préférences pour chaque classe sociale, questionne l’homogénéité du phénomène fan. Si la propension à être ou ne pas être fan ne peut être appréhendée en terme de caractéristiques sociales, d’autres frontières entre les groupes sociaux émergent, notamment dans les manières de consommer. La dimension symbolique des frontières entre les groupes sociaux serait donc davantage axée sur les pratiques, plutôt que sur des contenus, cela n’apparaissant pas fondamentalement contraire avec le modèle de la distinction. En effet, dans la sociologie de Bourdieu, la différenciation de l’objet consommé et de la manière de le consommer est au coeur de la dynamique des réappropriations savantes des oeuvres de la culture populaire qui recomposent en permanence les frontières de la culture savante, comme le montre par exemple, en matière musicale, le cas du jazz (Leonard, 1962), dont rien ne permet d’exclure que le processus de réhabilitation intervenu dès 1975 ne puisse s’étendre dans le futur à d’autres genres musicaux qui appartiennent aujourd’hui au domaine de la culture populaire (Coulangeon, 2003). Ainsi, l’« omnivorité » des classes supérieures n’est pas synonyme d’atténuation des frontières symboliques entre les groupes sociaux dès lors que celles-ci sont définies par l’unité des attitudes observées à l’égard d’objets hétérogènes et non par l’homogénéité des objets sur lesquels se portent les pratiques et les préférences.

La mise en perspective de la théorie de la domination bourdieusienne permet de repenser la définition du fan. Il ne s’agit plus de penser les fans comme tous issus du même milieu social, mais davantage de penser la détermination sociale des pratiques. Si des individus de tous milieux sociaux peuvent être fans, ils ne le seront pas nécessairement de la même manière.

Les fans issus de milieux populaires, et les fans issus des classes sociales supérieures ont un comportement différent vis-à-vis de leur idole. Dans son ouvrage Johnny Hallyday, Sociologie d’un rocker, Yves Santamaria établit une corrélation entre milieu social et type de passion. Il opte pour une approche de type psychologique qui permet de distinguer les individus dans leur approche de la passion.

Les fans issus des milieux populaires ont tendance à se forger une identité autour de l’objet de leur passion, tant elle représente pour eux une voie d’existence (Santamaria, 2010).

Bernard Lahire dans son ouvrage La Culture des individus, affirme que « Johnny Hallyday est le chanteur des pauvres, de pratiquement deux générations qui ont les bras blessés par les tatouages, le coeur et les dents ébréchés par les coups durs et les trahisons » (Lahire, 2006, p227), La plupart des « éclopés de l’existence » trouvent en Johnny « des raisons de continuer à avancer ». Pour Rémi Bouet, président du fan club de Johnny Hallyday, l’artiste est pour ses fans « une épaule sur laquelle on peut un petit peu se reposer. Parce que c’est beaucoup de gens, et il y a beaucoup de souffrance dans les gens qui aiment Johnny ».

On distingue les fans populaires de Johnny par leur visibilité, leur volonté de ressemblance, leur soudure en un groupe fondé autour de normes et valeurs particulières. Or il s’agit ici de penser la réelle étendue du phénomène fan. Yves Santamaria montre alors que certaines caractéristiques du fan, comme l’achat de produits dérivés, apparaissent davantage dans des régions comme le Nord, reflétant un milieu social populaire et « particulier en terme d’emploi et de revenus ». Les fans cherchent constamment à prouver leur adhésion au groupe, en se forgeant un capital identitaire solide et en participant à des manifestations seulement légitimées par les fans eux-mêmes, mais pas par l’ensemble de la société. Se déploie alors un univers parallèle qui s’auto-légitime et qui se développe de façon croissante, autour de Johnny.

Cette auto-légitimation est renforcée par « un réseau dense d’individus partageant les mêmes codes ». La ressemblance physique, amène le fan à faire partie d’un univers fermé dans lequel sont partagées un certain nombre de normes et de valeurs autour de sa passion pour le chanteur (Santamaria, 2010). Johnny est ainsi le chanteur qui a généré le plus de sosies comme l’affirme Rémi Bouet, président du fan club : « Des sosies ? Alors ça oui il y en a beaucoup. Et forcément dans notre fan club car c’est le lieu un peu privilégié parce que le sosie veut forcément se rapprocher de son idole et pense qu’en étant au fan club il est déjà un peu officiel. Alors c’est trop drôle, parce que sur internet, on voit sur leur site (il y en a beaucoup) qu’ils font plein de shows et tout. Et ils sont tous officiels : « Moi je suis le sosie officiel parce que j’ai gagné telle émission…moi Johnny m’a envoyé une lettre ! » Donc ils sont tous officiels (rires). Et c’est drôle parce que Johnny déteste les sosies. Ah c’est viscéral chez lui (rires). Que quelqu’un puisse l’imiter, il ne comprend pas. C’est là où il est très normal, il dit : « Mais comment on peut essayer de faire ça ? » »

Il s’agit vis-à-vis des autres de prouver l’appartenance au milieu, à l’univers. Santamaria évoque alors la « multiplication de signes capillaires et vestimentaires ». Par la formation d’une communauté, institutionnalisée par la création de fan clubs, se développe un sentiment d’appartenance particulier. Des liens sont noués entre fans notamment par différents événements mis en place. Un culte est développé, et donne le sentiment d’appartenir à un groupe particulier. Les fans issus des milieux populaires sont ainsi les plus visibles, en ce qu’ils cherchent à se forger une identité autour de leur passion, et par l’interaction.

Les classes supérieures, quant à elles ont un rapport différent à l’objet d’intérêt. La logique d’identification, de construction d’identité est moindre, dans la mesure où elles disposent d’une capacité de distanciation plus importante et sont plus aptes à prendre du recul.

Hervé, fan de Johnny que nous avons rencontré lors de l’enquête de terrain (Les fans de Johnny Hallyday, 2014) est un ancien science piste qui a fondé sa propre boîte de communication il y a maintenant trente ans. L’entrepreneur a toujours eu un grand intérêt pour Johnny, dès le début de sa carrière. Il est allé à une dizaine de concerts dans sa jeunesse et a toujours aimé écouter ses chansons : « Il m’arrive parfois d’avoir un coup de blues, j’écoute du Johnny et hop c’est reparti ! (…) Tous mes souvenirs reviennent (…) Johnny me rend heureux ». Hervé décrit cette alchimie particulière qui unit Johnny et ses fans : « Je me souviens de tous les concerts, des gens qui chantaient, dansaient tous ensemble (…) quand tu vas à un concert de Johnny, tu oublies qui tu es, tu oublies tes problèmes, tu n’as d’yeux que pour Johnny ». Quand bien même tous les fans de Johnny sont différents, on retrouve chez tout le public hallydéen une ferveur, une certaine magie propre à Johnny Hallyday. Que ce soient Eddy Mitchell, Jacques Dutronc ou encore d’autres chanteurs français de la génération de Johnny, peu d’entre eux rassemblent une telle hétérogénéité d’individus.

Il reste difficile de quantifier l’aspect générationnel du phénomène fan, mais il s’agit tout de même de noter qu’il se constitue comme une variable déterminante. Les fans de longue date, plus âgés, auront tendance à payer pour écouter Johnny. Le public jeune sera davantage amené à connaître ou aimer quelques chansons, sans pour autant nécessairement vouer un culte au chanteur, ou payer pour ses prestations. Ainsi, la possession d’un disque du chanteur est corrélée positivement à l’âge. Si ce sont les fans jeunes qui sont majoritairement montrés lors des concerts, cela pourrait ne relever que de choix médiatiques. Cela amène donc à questionner la notion de fan à proprement parler.

 VII/ Redéfinir le fan

Tout d’abord, sans se revendiquer nécessairement comme fan, tout le monde peut faire preuve d’attachement pour un artiste, et créer autour de cela du lien social.

Marie, jeune étudiante n’ayant pas d’intérêt particulier pour Johnny Hallyday déclare lors d’un entretien qu’elle a assisté à un concert de Johnny Hallyday par hasard, parce qu’elle y travaillait comme placeuse. Elle partait avec des a priori négatifs dans la mesure où elle n’aimait pas particulièrement Johnny et pensait qu’elle s’ennuierait après avoir fini son travail. Pourtant, la jeune femme nous a confié avoir vécu quelque chose « d’extraordinaire » : « il y avait une telle alchimie entre Johnny et ses fans que j’ai été envoûtée ». Marie nous a raconté que ce concert restait un des plus beaux concerts de sa vie, même si elle avait dû travailler en même temps. « Il y avait une telle énergie au stade de France (…) je n’avais jamais vu ça ». La jeune femme décrit même son étonnement, lorsqu’elle constate que malgré leurs différences, les fans de Johnny Hallyday forment un ensemble homogène autour de leur idole.

Les classes supérieures peuvent utiliser des éléments de la culture populaire tout en les mobilisant différemment. Que désigne le mot fan dès lors qu’on questionne sa détermination sociale, et qu’il regroupe une grande variété de réalités différentes ?

Selon Olivier Donnat, l’opposition entre ces deux figures tend à refléter celle qui existe entre l’artiste légitime et l’artiste commercial et qui structure la production culturelle depuis le milieu du dix-neuvième siècle. Elle renvoie aux deux cycles de production et de diffusion des biens culturels : le cycle long fondé sur les valeurs de désintéressement et la dénégation du « commercial », et le cycle court tourné vers la mise sur le marché de produits répondant aux attentes du public pour une rentabilité immédiate, celui de l’industrie culturelle. Les deux cycles définis correspondent à deux types de consommation qui portent sur des biens différents et expriment des rapports à la culture hétéroclites, incarnés respectivement par l’amateur et le fan (Donnat, 2009).

Il est possible d’établir une opposition entre deux figures, telle que formulée par Olivier Donnat, l’amateur issu des classes supérieures, et le fan, né avec le développement des industries culturelles et des médias audiovisuels, issu des classes populaires. Tandis que l’amateur exprime son individualité par son intérêt pour un produit culturel, le fan exprime du collectif. Par ailleurs, l’attachement de l’amateur est généralement durable, tandis que celui du fan est souvent passager. L’amateur s’intéresse davantage au contenu, tandis que le fan s’intéresse surtout à la personne qui a produit le contenu, s’inscrivant dans une logique d’identification (Donnat, 2009).

Cependant, comment ne pas chercher à dépasser cette représentation en terme de contenu et de producteur de contenu ? La personnalisation des pratiques culturelles s’exerce dans tous les domaines, y compris ceux de la culture dite légitime. Les profondes transformations intervenues ces dernières décennies dans les modes de production, de diffusion et de consécration des biens culturels, en liaison avec la globalisation économique et les facilités d’accès offertes par les nouveaux moyens de communication doivent nécessairement être prises en compte. En effet, d’un côté, les institutions et entreprises culturelles ont largement intégré les contraintes de la société de l’information et de l’image (recours généralisé au marketing, progression des emplois d’attachés de presse ou de chargés de communication, etc.), ce qui incite à admettre que désormais la singularité et la valeur d’une œuvre (et donc sa valeur…) sont liées, quel que soit le statut de l’oeuvre, à la personnalité, à la notoriété et à l’image médiatique de celui ou de celle qui la produit.

Il s’agit également d’intégrer le fait que de larges pans de la culture de masse (le cinéma, le rock et autres « musiques actuelles », la bande dessinée, les séries télévisés, etc.) ont désormais une histoire et ont bénéficié depuis maintenant plusieurs générations d’une relative légitimation. Les productions culturelles relevant de ces différents domaines font dorénavant l’objet de formes cultivées de réappropriation où les contenus tiennent une place centrale.

Bibliographie

Boudon R., 1973. – L’inégalité des chances, Paris, Pluriel.

Bourdieu P., 1979. – La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Editions de Minuit.

Bourdieu P., 1986. – Les formes de capital, Paris, Editions de Minuit.

Coulangeon P., 2004. – « Classes sociales, pratiques culturelles et styles de vie. Le modèle de la distinction est-il (vraiment) obsolète ? », Sociologies et Sociétés, Les Presses de l’Université de Montréal.

Coulangeon P., 2005. – Sociologie des pratiques culturelles, Paris, La Découverte.

Donnat O., 2003. – Le(s) public(s) de la culture, Paris, Presses de Sciences Po.

Donnat O., Le Guern P., 2009. – « Passionnés, fans et amateurs », Réseaux

Guillet C., 2011. – Sociologie du fan, Editions Universitaires européennes

Lahire B., 2004. – La culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, Paris, La Découverte

Le Bart C, Ambroise JC., 2000. – Les Fans des Beatles. Sociologie d’une passion, Presses Universitaires de Rennes.

Le Bart C., 2004. – « Stratégies identitaires de fans », Revue française de Sociologie, Presses de Sciences Po.

Le Guern P., 2002. – Les cultes médiatiques. Culture fan et oeuvres cultes , Presses Universitaires de Rennes.

Molénat X., 2012. – « Les nouveaux codes de la distinction », Sciences Humaines

Pasquier D., 2000. – La culture des sentiments. L’expérience télévisuelle des adolescents, Paris, Edition de la Maison des Sciences de l’Homme.

Pasquier D., 2005. – Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité, Autrement.

Peterson R.A., 1996. –  « Changing highbrow taste. From snob to omnivore », American Sociological Review.

Santamaria Y., 2010. – Johnny, Sociologie d’un rocker, Paris, La Découverte.

Segré G., 2014. – Sociologie des nouveaux cultes contemporains, Paris, Armand Colin.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s