History

La Guerre des Farines: la flambée des troubles sociaux avant la Révolution française

Pauline ROUILLON (2013), Université Panthéon-Sorbonne (Paris 1), Double Licence d’Histoire et de Science Politique. 

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« La Guerre des farines se rattache nettement à la tradition des grandes révoltes populaires de la faim de l’Ancien Régime mais on y trouve aussi des éléments qui annoncent les mouvements sociaux de la Révolution » écrit Georges Rudé. Si il est délicat de parler de climat révolutionnaire pour désigner les années qui précèdent la Révolution française, la guerre des farines s’inscrit véritablement dans un contexte de flambée des troubles sociaux. Nicolas parle ainsi de « Grande Rébellion » pour qualifier les 8 500 « émotions » populaires qui ont lieu avant la Révolution.

Aux troubles ruraux liés à la paupérisation de la société rurale, s’ajoutent les troubles urbains, la ville devenant un espace privilégié de la révolte populaire. D’autant que les années 1770 sont marquées par une détérioration de la vie des populations urbaines et un essor des contrastes sociaux. Les mécontentements se cumulent : mouvements salariaux, hausse des prix, émotions traditionnelles contre la faim et les « chertés ».

Entre 1774 et 1776, au début du règne de Louis XVI, les effervescentes « années Turgot » marquent l’un des derniers efforts de révolution par le haut. Outre un programme politique et financier visant à réduire les dépenses de la Cour ainsi que les gratifications versées à la noblesse et à réorganiser le système de l’impôt, Turgot propose un programme économique visant au renforcement de la libre circulation des grains : l’Edit du 13 Septembre 1774 rompt avec le système de la tutelle gouvernementale des marchés, vieil arsenal protectionniste avec blocage des sorties de grains, interdiction d’exporter et prix maximum. Turgot s’inspire ainsi de l’Ecole physiocratique pour tenter de régler le problème agricole, qui a pris une dimension nouvelle vers 1750 due à l’essor démographique.

La tentative de réforme de Turgot coïncide avec une mauvaise conjoncture économique, marquée par des récoltes déficitaires, qui provoquent un bloc rébellionnaire de 123 émeutes distinctes, connues sous le nom de guerre des farines. Cette révolte singulière par son échelle est réglée par l’intervention de la troupe.

La conception traditionnelle de la Guerre des farines – relative à Lavisse ou Salignac- situe les évènements entre le 2 Mai 1775, date à laquelle les émeutiers arrivent à Versailles et le 11 Mai 1775, date de promulgation de l’ordonnance royale qui promet le pardon à ceux qui restituent « en nature ou en argent suivant la véritable valeur » les grains qu’ils avaient pris. Lujblinski critique cette ancienne délimitation de la Guerre des famines en soulignant que des évènements ont été enregistrés dès le mois de avril 1775, et que l’état major de Biron et les gardes ne se sont pas retirés avec le cœur de l’hiver.

Le tableau traditionnel de la guerre des farines est critiqué par Lujblinski dans La guerre des farines. Contribution à l’histoire de la lutte des classes en France, à la veille de la Révolution. Il critique le « Turgot centrisme » et remet en cause l’analyse de la guerre des farines comme n-ième répétition d’émeutes, qui omet de prendre en compte la nouveauté des traits de cette révolte populaire. La guerre des farines est tantôt interprétée comme l’un des derniers mouvements « archaïques » de l’Ancien Régime français, tantôt comme l’anticipation des révoltes rurales de 1789, c’est à dire l’amorce d’une remise en question des anciens rapports sociaux. Deborah Cohen affirme que la guerre des farines témoigne d’une prise d’autonomie du peuple dans le champ politique.

En quoi la guerre des farines montre que le peuple s’impose comme un acteur central du champ politique ?

I. Le mécontentement populaire face aux conséquences de la libéralisation du commerce des grains

  1. La mise à mal du système paternaliste et de la figure du roi nourricier

Dans Les ventres de Paris, Steven Kaplan montre que la survie du peuple dépend de la disponibilité du grain. Or, rien n’est plus incertain que les récoltes, et même une moisson apparemment abondante ne suffit pas à tranquilliser les esprits car la distribution est compliquée par une foule de risques naturels, artificiels et humains.

L’approvisionnement est un problème politique : le peuple considère les autorités comme responsables de leur survie. Avant les réformes, surveillance et orientation marquent ainsi l’action gouvernementale: police des marchés et des boulangers, établissement de stocks, contrôle du prix du pain, le pain à bon marché étant la condition du maintien du calme dans les villes, puisque le pain fait le fond de la nourriture du petit peuple et des ouvriers. Cependant, ces règles théoriques sont appliquées avec une certaine souplesse du fait de l’insuffisance des forces chargées de vérifier la réglementation du commerce des grains.

Dès lors, les réformes sur la libéralisation du commerce des grains ont moins une portée pratique que symbolique : le roi se déprend de la figure pastorale du père nourricier de son peuple. En 1774, le gouvernement royal rompt brutalement avec la tradition d’approvisionnement et abroge son pacte avec le peuple des consommateurs, libérant les grains et la farine de tous les contrôles qui avaient entravé leur circulation. Le préambule de l’Edit sur la libéralisation des grains déclare : «  Sa Majesté s’est résolue à rendre au commerce des grains, dans l’intérieur de son royaume, la liberté qu’elle regarde comme l’unique moyen de prévenir les inégalités excessives dans les prix, et d’empêcher que rien n’altère le prix juste et naturel que doivent avoir les subsistances. Plus le commerce est libre, animé, étendu, plus le peuple est promptement, efficacement et abondamment pourvu »

Les réformes changent la manière dont la monarchie se conçoit. Auparavant, le gouvernement prétendait favoriser le consommateur au détriment du propriétaire de grains et du marchand. Il s’engage désormais à protéger le droit de propriété des producteurs et des marchands au détriment de ses sujets nécessiteux. Selon Cynthia Boutin, le choix du gouvernement en faveur de la liberté du commerce des grains contribue à transformer, à son tour, la façon dont le peuple concoit la monarchie. Un gouvernement qui, pendant des siècles, avait affirmé sa préoccupation de soulager et d’approvisionner son peuple, rompait les manifestations les plus visibles de son engagement. Le Roi-Boulanger avait trahi son peuple. Face aux réformes de Turgot, le peuple revendique le retour à une société de type paternaliste.

       2. Entre accaparement, spéculation et croyance populaire en un « Complot de famine »

Rudé démontre que les crises frumentaires de 1775 sont provoquées par la mauvaise récolte de grains de 1774 et par le prix élevé du grain qui atteint 30 sous. Cette hausse du prix est vécue comme intolérable par le menu peuple qui incrimine les réformes de Turgot. Kaplan résume ainsi : « Directement ou indirectement, la liberté du commerce nourrit et empire la crise parce qu’elle crée une atmosphère fébrile de spéculation, ouvre des débouchés nouveaux pour le commerce, désordonne le système de distribution et répand la peur et l’incertitude ».

Le pain étant soumis à une fluctuation rapide des prix, la spéculation du blé nait de manière tout à fait spontanée. Comme la récolte du blé est faible et ne subvient à peine aux besoins du pays, le mécanisme de la revente est simple et on peut en tirer du profit. Le laboureur cache du blé et quand il apprend que tout est vendu sur le marché, immédiatement il hausse les prix. Les courtiers obligeants vont à la rencontre des fermiers, leur achètent le blé en herbe et font des amas dans les magasins. Ainsi, le blé ne sort pas de la généralité mais la quantité de blé visible se restreint énormément. En fait, la spéculation sur les grains que les émeutiers dénoncent est réelle même si, comme ils le croient à tord, elle n’est pas la cause première de la cherté et de la pénurie. Mais l’idée se répand que si l’on ne contrôle pas strictement le commerce des grains, il dégénère en monopole – le mot désignant de façon vague et incertaine toutes les manœuvres qui vident les réserves et font monter les prix.

Mais ce qui va exaspérer le petit peuple est la rumeur d’un complot de famine. Le bruit se répand que les laboureurs se livrent à des accaparements et spéculent sur le blé et cela a pour conséquence de faire réapparaitre la croyance au Complot de Famine, déjà bien encré dans les mentalités collectives. La conviction gagne qu’une machination est à l’origine de la crise, qu’une conspiration criminelle a été tramée contre le peuple et qu’il faut, d’une manière ou d’une autre, s’en prendre aux conspirateurs.

Ce complot de famine est d’autant plus crédible que le peuple a déjà été confronté aux manoeuvres de plusieurs notables locaux, notamment d’officiers de police, incapables de résister aux profits promis par le commerce des blés, surtout en période de crise.

La « tyrannie des céréales dans le monde pré ou proto-industriel » (Kaplan) explique que l’obsession du complot de famine ait acquis pendant l’Ancien Régime une telle emprise sur la conscience des Français. Les grains sont le secteur pilote de l’économie ; au delà de leur rôle décisif dans l’agriculture, ils déterminent, directement ou indirectement, les possibilités de croissance du commerce et de l’industrie, l’emploi et le chômage, les revenus de l’Etat. Ce monde est hanté par le spectre de la disette et de la faim. Les Français sont persuadés que le royaume est fort riche et tout à fait capable de produire des grains en abondance. Au lieu d’incriminer les désastres naturels, le peuple voit dans la crise une catastrophe orchestrée, résultat de malveillances échelonnées tout au long du procès de distribution.

Le haut prix des grains fait donc naître dans le peuple le soupçon d’un complot tramé par les marchands pour augmenter le prix du grain. La vox populi les donnait donc comme moralement responsables, les accusant de conspiration et de manipulation de stocks. Mais Kaplan montre que les négociants étaient trop nombreux et trop dispersés géographiquement pour pouvoir agir sur les cours.

En 1775, Turgot refuse l’idée que la nouvelle libéralisation puisse être la cause d’une crise de subsistance et de concevoir les émeutes comme l’expression spontanée de la détresse populaire. Turgot dénonce lui même un complot derrière la Guerre des famines, variation inattendue sur un thème familier. Ceux qui agissent derrière les émeutiers seraient ses ennemis, les agents des anciennes compagnies d’approvisionnement, qui manipuleraient l’émotion collective et appelleraient le peuple à se mutiner contre le gouvernement. Rudé réduit à néant cette thèse politique du complot tramé contre Turgot.

        3. L’histoire sociale de la guerre des farines: sociologie et topographie d’une révolte

Les révoltes frumentaires prennent une tournure collective. Dans les campagnes, elles mobilisent des milliers de paysans et vignerons accompagnés de syndics de village (libres ou contraints) et des curés de campagne. Dans les villes, elles mobilisent les journaliers (paveurs, carriers, terrassiers), les compagnons et les artisans marginaux. Les émeutiers sont exclusivement issus des couches populaires de la société. Dans les villes, le morcellement témoigne de l’absence de solidarité et des processus de prolétarisation et de déclassification dans les sphères de l’artisanat et du petit commerce parisien.

Les bourgeois et les propriétaires des villes ont largement disparu des rangs des émeutiers et même de leurs partisans. Cette évolution est due à l’essor de la population ouvrière et artisanale, vulnérable aux changements du système d’approvisionnement de la seconde moitié du XVIIIe siècle, ainsi qu’au refus croissant que les élites opposent aux émeutes de subsistance comme moyen légitime de combattre ces changements. Selon Colin Lucas « les propriétaires comprenaient moins et craignaient plus la foule ». 

Alors qu’au XVIIe siècle, les révoltes partent des campagnes, au XVIIIe siècle, les villes sont à l’initiative du mouvement. Ainsi, le mouvement mobilise le menu peuple de Paris et s’étend de manière inédite sur de vastes portions du Bassin Parisien, de plus en plus unifiés par la politique des transports. Les premières émeutes éclatent les 27 et 28 avril à Beaumont-sur-Oise, important relais céréalier qui achemine vers la capitale une bonne part des récoltes du Valois, du Pays de France et de la Picardie.

De proche en proche, l’émeute environne les deux capitales, Versailles et Paris. Le 2 mai, une centaine d’hommes et de femmes marche sur Versailles. C’est moins l’ampleur de l’événement que sa forte charge symbolique qui frappe ici, et l’audace des séditieux qui, en vue du château, crèvent les sacs entreposés au Poids-Le-Roy. L’agitation se calme quand on annonce la livre de pain à 2 sous. La décision, prise à un échelon subalterne, est désavouée par le roi. Louis XVI écrit à ce titre une lettre du roi à Turgot : « il faut prendre les plus grandes précautions pour qu’ils ne reviennent pas faire la loi, mandez moi quelles elles pourraient être, car cela est très embarrassant ».

Le 3 mai 1775, des ruraux en bande envahissent Paris. Ils se mettent à piller boulangeries et marchés des faubourgs Saint-Laurent, Saint-Antoine et Saint-Marcel. Alors que des émeutiers manifestant dans plusieurs quartiers de la capitale, le libraire parisien Simon-Prosper Hardy écrit dans son Journal «  La populace ameutée par des troupes de bandits et de brigands qu’on disait être entrés dans Paris par les portes Saint Martin et de Vaugirard s’échauffe considérablement aux halles et y pille le pain des boulangers. Le soulèvement devient bientôt presque général dans l’intérieur de la ville et dans les faubourgs. ». Le soir du 5 mai, le parlement de Paris rend un arrêt où il supplie le roi «  de prendre de plus en plus les mesures que lui inspiraient sa prudence et son amour pour ses sujets pour faire baisser le prix des grains et du pain à un taux proportionné aux besoins du peuple ».

La guerre des farines couvre 1/6 de la surface de la France : l’agitation se propage à Brie, à Beauce, en Beauvaisis, en Normandie, en Picardie et en Champagne. Selon Kaplan, le monde des subsistances sous l’Ancien Régime est un monde cloisonné et intensément xénophobe : l’étranger, le marchand de grains venu d’une autre communauté, est d’emblée perçu comme un ennemi. Le blé produit sur place appartient au groupe local : il existe peu de solidarité avec les communautés voisines et tout effort pour mobiliser les surplus risque d’être mal interprété par une population obnubilée par ses propres problèmes. Ainsi, lors la guerre des famines, il n’est jamais question de mouvement ayant une tonalité régionale. La cellule de base du mouvement reste le village.

A travers 123 émeutes distinctes, le menu peuple montre son mécontentement et son incompréhension face aux réformes. Les émeutiers ont le sentiment d’agir de manière légitime : le principe d’économie morale s’impose au sein du peuple face à l’abandon par les autorités du traditionnel paternalisme au profit du libéralisme. Ainsi se met en place la critique populaire de la société dite libérale.

II. Légitimité politique et logiques propres au mouvement populaire 

  1. La légitimité politique du mouvement populaire : « l’économie morale »

Les émeutiers de la Guerre des farines s’appuient sur une réelle légitimité politique. Selon Thompson, le sentiment de légitimité politique des émeutiers se rattache à l’économie morale, c’est à dire au droit à la subsistance.

Avant les réformes, cette économie morale exigeait que le roi veille à l’approvisionnement de ses sujets en denrées, les grains étant considérés comme des biens d’intérêt commun. Les révoltes frumentaires sont donc «  légitimés par l’affirmation d’une économie morale plus ancienne qui enseignait l’immoralité de méthodes iniques pour faire monter les prix des aliments en profitant des besoins du peuple. »

Pendant la guerre des farines, les émeutiers prétendent rétablir l’économie morale. Les manifestations prennent trois formes distinctes : entraves  des circuits fluviaux et routiers dans les régions de grande culture, attaques des dépôts et de boulangerie dans les villes et taxations populaires spontanées dans les régions exportatrices.

Les émeutiers partagent la conviction que les prix doivent, en temps de disette, être réglementés. Les émeutes prennent ainsi un tour moral puisqu’il s’agit de manifester contre ceux qui, dans la communauté enfreignent les normes sociales. Les « charivaris » participent de ces tendances moralisatrices à partir de cortèges, de manifestations musicales et de pantomimes se déployant autour de la maison du déviant. Le fait que les émeutiers savaient qu’ils seraient reconnus quand ils allaient demander des grains chez leurs voisins donne à penser qu’ils croyaient avoir des raisons légitimes et ne craignaient pas les suites de leurs actes.

Les émeutes de la guerre des farines présentent un caractère paradoxal : d’un côté une critique de la politique gouvernementale, de l’autre la revendication d’un retour au paternalisme royal. D’ailleurs, la thèse selon laquelle les émeutes puisent leur légitimité politique dans l’économie morale a conduit certains historiens comme Bouton à faire porter l’accent sur la volonté des émeutiers d’en appeler aux autorités, aux propriétaires, pour qu’ils retissent les liens communautaires anciens. Il s’agirait donc bien de tenir compte de la valorisation par l’émeute des valeurs traditionnelles. Le peuple construirait ainsi sa légitimité politique sur un principe issu des élites, issu du système patriarcal d’Ancien Régime.

Cohen invite ainsi à se défaire de la vision d’une relation verticale descendante entre culture des élites et culture populaire, pour ne pas assimiler trop rapidement l’économie populaire au vieux paternalisme monarchique. Deborah Cohen considère que l’interprétation de BOUTON néglige l’autonomie profonde du mouvement et son détachement vis-à-vis de toute autorité constituée. Certes, pendant toutes les émeutes frumentaires du XVIIIe, on en appelait au roi, autorité suprême, père protecteur et évergète. Mais que se passe-t-il lorsque c’est le roi lui-même qui, par édit, annonce qu’il se retire du processus et renonce à incarner la demande de justice ? Cohen considère que si le roi ne protège plus le peuple de la famine, celui-ci retrouve son autonomie politique. Ce n’est pas au nom des autorités, mais en leur nom propre, que les émeutiers jugent de la nécessité de taxer les blés.

       2.Le choix des cibles

Jean Nicolas signale qu’il n’y a « pas de programme au-delà de la revendication immédiate » mais que la Guerre des farines est marquée par une nouveauté politique dans la formation d’une volonté collective. Les émeutiers agissent avec discipline, avancent selon des itinéraires préparés. Un siècle auparavant, ces actions désordonnées et violentes visent plutôt la punition des responsables que la protection des droits. La violence vindicative est rare.

De plus, selon Deborah Cohen, le déroulement de la Guerre des Farines témoigne d’une discrimination réfléchie des cibles de la taxation. La correspondance entre les divers représentants de l’administration et de la police, les archives judiciaires, les procès-verbaux d’arrestations, les interrogatoires et les dépositions montrent que les cibles des émeutiers correspondent à un profil bien précis : il s’agit en priorité des laboureurs et fermiers des exploitations les plus grandes, intimement liés aux privilégiés (noblesse ou clergé) soit comme receveurs de droits seigneuriaux ou de dîmes, soit encore comme exploitants de terres exemptes de certains droits. Le menu peuple choisit comme cibles ceux qu’il suspecte d’accaparer les grains et d’être source des tensions qui agitent les milieux sociaux. Selon Deborah Cohen, la guerre des farines est par bien des aspects une guerre anti-seigneuriale qui préfigure les mouvements populaires de la fin des années 1780.

L’aspect rural de la guerre des famines révèle les tensions latentes dans les pays de grande culture durant la dernière partie du XVIIIe siècle. En cherchant les accapareurs dans les campagnes, les émeutiers choisirent, non seulement ceux qui semblaient les plus aptes à monopoliser les grains, mais aussi ceux qui symbolisaient les autres causes de leur détresse. L’explosion du nombre d’émeutes au domicile des laboureurs et des fermiers est une réponse adaptée à la fois à la politique nouvelle et à la situation économique et sociale en pays de grande culture. Ils sont très fréquents pendant la période révolutionnaire, comme au XIXe siècle.

Les émeutiers démontrent une compréhension fine du système d’approvisionnement et du caractère plus structurel que contingent auquel ils sont confrontés. Cette élite agricole, identifiée par l’historienne Bouton, a regroupé de plus en plus de terres, soit par concentration, soit par réunions, et contrôle de plus en plus le marché foncier et le marché du travail des villages. Les émeutiers se tournent donc ainsi contre la structure sociale de l’Ancien régime en attaquant les représentants immédiats des seigneurs. Lemarchand nuance cette interprétation en soulignant que si l’on voit apparaître un début de conscience de classe encore frustre, les mutins ne sont jamais vraiment conscients de leurs actes. Nicolas, lui, considère qu’il n’y pas d’incrimination directe des structures institutionnelles dans la guerres des farines.

     2. « Emeutes de subsistance ou émeutes politiques ?» (la thèse de Deborah Cohen)

Selon Deborah Cohen, la guerre des farines se démarque des autres émeutes car elle voit l’affirmation du peuple comme sujet autonome.

Traditionnellement les émeutes frumentaires sont affaires de femmes. Bien sûr, elles se trouvent encore en nombre dans ces émeutes-ci. Mais Deborah Cohen s’appuie sur le travail de Bouton pour montrer que les hommes ont joué un rôle beaucoup plus important dans la guerre des farines que dans toutes les autres émeutes frumentaires précédentes. Elle fait l’hypothèse que s’il y a plus d’hommes que dans d’autres émeutes frumentaires, c’est parce que l’enjeu n’est plus seulement frumentaire, ou en tout cas plus seulement. La guerre des farines serait liée au « vide ouvert par la rupture du pacte de subsistance, de constitution d’un nouveau sujet politique. »

Pour Steve Kaplan, la guerre des farines marque le désenchantement grandissant du peuple envers le roi, une étape de la rupture du lien sacré entre le roi et ses sujets. C’est ce que suggèrent les libelles localisés et notamment une affiche rédigée à la main « Si le pain ne diminue pas, si le ministère n’est pas changé, nous exterminerons le Roi et toute la race des Bourbons » mais on l’attribue aux ennemis directs de Turgot, on voit qu’ils savent comment faire pression sur le gouvernement.

Quoiqu’il en soit si les mécontentements populaires ne peuvent pas être qualifiés d’autonomes, ils ont leurs dynamiques, leurs pratiques et leurs mots d’ordres propres. Dès lors, ils s’inscrivent dans un processus de politisation du petit peuple. Il y a bien une certaine rationalité des griefs et des revendications populaires exprimés lors de la guerre des farines. Le petit peuple réclame purement et simplement le droit à la vie dans le cadre d’une vision optimiste des possibilités données par le milieu naturel et d’une conception égalitariste de la société. Tout cela n’est pas incompatible avec le développement de l’économie marchande que les émeutiers veulent non pas supprimer mais réglementer afin d’en limiter les effets négatifs.

Cette thèse de la prise d’autonomie du peuple est très largement nuancée par les travaux de J. Nicolas, qui insiste sur le fait que n’émerge aucun leader de taille dont le renom aurait dépassé le bourg ou la paroisse.

III. Les élites face aux mots d’ordre populaire de la Guerre des farines

  1. Une reprise en main sévère mais mesurée associant rigueur et pardon

Au début de la guerre des farines, la police agit plutôt mollement : elle est sous les ordres de Lenoir, le protégé de l’adversaire des réformes, Antoine de Sartine (lieutenant général de police jusqu’en 1774 puis ministre de la marine). Turgot réclame et obtient de la part de Louis XVI la démission du Lieutenant Général de Police Jean-Charles-Pierre Lenoir.

L’ordre est rétabli par une double action du gouvernement. D’une part, une politique d’assistance aux populations est mise en oeuvre pour permettre l’approvisionnement des provinces en difficultés. Au nom du Roi, il est ordonné à tous les prêtres d’expliquer dans leurs sermons que la crainte de manquer de blé est mal fondée et que son renchérissement était conforme à la loi. D’autre part, une politique répressive est lancée, marquée par 569 arrestations par la maréchaussée, l’intervention de 25 000 soldats, mobilisés pour maintenir l’ordre et prévenir de nouveaux désordres sur les marchés et  l’intervention de l’armée pour la protection des convois de grains. Contre la volonté du Parlement, une juridiction prévôtale sur les soulèvements est ordonnée. La Guerre des farines est la première occasion permettant à la monarchie de faire fonctionner cette juridiction unique. Les procès s’ouvrent dans un climat de crainte, la troupe quadrille le pays. La Guerre des farines entraîne de nombreuses condamnations, dont deux à mort (ces condamnations sont relativement symboliques).

En vertu du décret royal du 11 mai, l’amnistie est promise à tous ceux qui retourneront dans leur village et restitueront en nature ou en valeur la marchandise dérobée. Tout ceci témoigne d’une intervention de l’État sur une échelle très importante. Comme Florence Gauthier l’a observé pour la Révolution, « la main invisible d’Adam Smith était devenue la main très visible de la loi martiale »

     2. Le peuple dépeint par le camp bourgeois : une populace absurde à éduquer

La monarchie et ses ministres attribuent la persistance des émeutes de subsistance à l’ignorance populaire. La foule n’aurait pas l’éducation nécessaire pour comprendre les bienfaits du libre commerce du blé. Condorcet distingue trois ou quatre espèces d’opinion : celle des gens éclairés, l’opinion publique, l’opinion du peuple et l’opinion populaire. Les trois premières sont dans un rapport de hiérarchie et d’influence verticale, la dernière, l’opinion populaire, n’existe au fond pas réellement comme opinion, elle est le mouvement de « la partie du peuple la plus stupide et la plus misérable » Pour Condorcet, le peuple des émeutes n’est pas le peuple travailleur, c’est la populace conduite par des fripons.

Dans la Diatribe, Voltaire dépeint des paysans grossiers incapables de conduire le moindre raisonnement et même de distinguer leurs propres intérêts, excités par des curés eux-mêmes stipendiés par on ne sait qui, se livrant à des actes absurdes : « Les parisiens ressemblent aux dijonnais qui en criant qu’ils manquaient de pain ont jeté 200 setiers de blé dans la rivière. »

La conduite des émeutiers est donc dépeinte de façon absurde par une partie des écrivains du camp bourgeois. Les intérêts de classe des commerçants et des industriels partisans de Turgot et les intérêts des masses populaires divergent profondément. Selon Lujblinski, la présence de deux classes au sein du Tiers Etat se fait sentir dès la guerre des farines.

    3. Les revendications populaires entendues par les sensualistes

Si le gouvernement et une partie du camp bourgeois n’écoutent pas le peuple et les règles d’économie morale qu’il propose, certains hommes de lettres en revanche, semblent écrire dans un mouvement de compréhension et de retissage des anciens liens à la foule. Condorcet dit à la fois que le « peuple a malheureusement adopté les principes de ces Ecrivains » (il parle des opposants aux édits de libéralisation du commerce des grains, et en particulier de la brochure de Necker, « La législation et le commerce des grains »). Mais il trace aussi le tableau d’une causalité inverse, telle que ce serait les élites cultivées qui auraient puisé leurs raisonnement à la source des émeutes populaires, car pour lui les préjugés du peuple « se répandent dans des classes qui ne devraient point partager les opinions du vulgaire » et « c’est presque uniquement sur la frayeur du peuple et sur ses préjugés que l’on a fondé la nécessité prétendue des lois prohibitives ».

Intéressons nous au lien entre les revendications populaires et l’argumentation lettrée. Edgar Faure ironise « Nous ne voyons guère les émeutiers armés de brochures de Necker ». Il est peu probable en effet que le peuple ait lu et repris à son compte l’argumentation savante avancée par les adversaires de Turgot. Il semble que l’influence ait eu lieu dans l’autre sens : c’est la thèse de Déborah Cohen. Il y aurait un mouvement d’écoute du peuple par quelques lettrés. Cette écoute, dit-elle est rendue possible non pas tant par un nouveau regard sur le peuple lui-même, que par le contexte épistémologique particulier dans lequel s’inscrivent les débats de l’époque.

Necker écrit ainsi « Le peuple, sans réfléchir, mais éclairé par son instinct, commandé par ses besoins, envisage le blé comme un élément nécessaire à sa conservation » L’homme du petit peuple serait considéré comme un être sensible. Contre les physiocrates, les sensualistes développent un discours qui ne fait pas de la politique l’objet d’un savoir, mais emprunte au sensualisme le goût de l’expérience. Deborah Cohen affirme ainsi que les opposants à la physiocratie ont su entendre ces forces populaires en train d’apparaître.

Conclusion

La hausse des prix du blé, suite à la mauvaise récolte de 1774 est imputée par le peuple aux conséquences des réformes sur la libéralisation du commerce du grain : accaparement, spéculation… Si la foule est stigmatisée à travers un vocabulaire qui cherche à déshumaniser les acteurs (« populace »), les mouvements populaires obéissent pourtant à des logiques spécifiques que Thompson a définies sous la notion « d’économie morale ». Les mouvements de la faim relèvent d’une réelle légitimité politique. Les mouvements populaires de la Guerre des famines ont leurs logiques, leurs mots d’ordre et leurs dynamiques propres. Si il semble difficile de parler d’autonomie du mouvement populaire, Charpentier a vu dans la guerre des farines les symptômes d’une situation révolutionnaire, rapprochant les évènements de 1775 à l’expédition d’octobre 1789. Lemarchand dira à cet égard «  1789 n’apparaît pas comme un coup de tonnerre dans un ciel serein ».

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