Development

Politiques de développement : les ambiguïtés du paradigme des communs

Camille Ferey, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, M2 Etude comparative du développement.

 

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Introduction

    1. Point de départ de l’étude

               Au cours du séminaire « L’essor des communs comme nouvel horizon politique (1970-1990) », Fabien Locher, chargé de recherche au CNRS, a interrogé les raisons pour lesquelles la notion de commun en est venue à constituer un nouveau paradigme au sein des grandes institutions de développement. Comment est-on passé de la « tragédie des communs » de Garrett Hardin au prix Nobel d’Elinor Ostrom[1] et à quel prix pour le concept de « commun » ? Selon lui le discours sur les communs et les pratiques accompagnant ces discours se sont imposés dans un contexte de crise de l’État comme modèle de développement. Ce contexte politique, économique et idéologique de naissance rend éminemment complexe le terme « commun » et diverses ses applications.

               L’idée qu’il y aurait une « tragédie des communs » repose sur l’individualisme comme doctrine sociale et pointe l’incapacité des groupes humains à s’auto-organiser dans la mesure où le groupe est défini comme agrégat d’individus animés par la recherche du profit personnel. Selon Fabien Locher, cette doctrine constitue jusque dans les années 1970, la réponse du modèle états-unien, sur le plan des idées, au corpus marxiste de l’URSS. On la trouve mise en œuvre au plus haut point lors de la crise sahélienne des années 1970[2], lorsque les organismes de développement états-uniens (notamment l’USAID) expliquent la crise écologique par les pratiques des pasteurs sahéliens et l’absence d’ « éthique de la conservation » chez ces derniers. Mais à partir des années 1970 se développe une toute autre vision au sein de ces mêmes organismes : il s’agit, dans un contexte de rejet de l’État comme vecteur de développement dans les pays pauvres, de s’appuyer sur les traditions et systèmes vernaculaires –souvent largement fantasmés et reconstruits par ces mêmes politiques de développement-, cela sans remettre en cause la définition et la finalité du développement (qui consiste en résumé en modernisation, urbanisation, croissance et intégration au marché). C’est donc avec le financement du gouvernement Reagan et au sein de toute une génération d’anthropologues anti-État que se constitue le Panel on Common Property Resource Management et le champ de recherche sur les « communs », ouvert notamment par Elinor Ostrom.

             En s’appuyant notamment sur l’étude de Dardot et Laval[3] qui entend renouer avec le potentiel transformateur du commun comme principe politique, Fabien Locher définit les communs comme des « formes de gouvernement des ressources » arrimées à des formes de propriété collective et non comme un certain type de ressources à côté d’autres qui relèveraient du coup naturellement du marché ou de l’État.

    2. Définition du sujet

       A partir de cette intervention, il nous a semblé intéressant de poursuivre cette « archéologie » du commun à travers la lecture de l’ouvrage de Dardot et Laval et notamment de leur critique d’Elinor Ostrom. La mise en lumière de divergences irréductibles au sein de la recherche sur les communs, nous a semblé intéressante à adosser à une étude de cas concrète qui mette en avant la multiplicité des interprétations et applications possibles du concept. Nous avons choisi de nous arrêter sur un article de Jean-Pierre Del Corso et Charilaos Képhaliacos intitulé « Améliorer la gouvernance territoriale de biens publics environnementaux au moyen d’institutions discursives »[4] et qui porte sur la mise en place de nouvelles règles de gestion de l’eau par les agriculteurs à partir de procédés délibératifs, ou « processus communicationnels », entre les différents acteurs. Si l’article ne fait pas explicitement référence aux « communs », il se revendique d’une approche institutionnaliste[5] et a recours à de nombreux concepts et grilles d’analyse présents chez Elinor Ostrom. En outre, il repose sur une définition naturaliste des biens publics environnementaux qui est au cœur de la théorie des communs chez Ostrom, et de la critique qu’en font Dardot et Laval. Nous essaierons donc de montrer en quoi cet article et la gestion des ressources qu’il décrit et prône, illustrent les limites de la pensée d’Ostrom pointées par Fabien Locher, Dardot et Laval et la nécessité d’une pensée globale du commun à même de remettre en question la rationalité néolibérale telle qu’elle a été définie par ces derniers[6] (notamment sa dimension économiciste et son individualisme méthodologique).

    3. Présentation de l’objet d’étude

              L’article de Jean-Pierre Del Corso et Charilaos Képhaliacos s’appuie sur une étude de terrain menée sur un bassin de l’Adour-Garonne étendu sur deux régions (Aquitaine et Midi-Pyrénées) où a été mise en place en 2007 une MAET-DCE (Mesure Agro-Environnementale Territorialisée – Directive Cadre sur l’Eau)[7] pour gérer un « grave problème de qualité de l’eau ». Les études menées sur le terrain montrent que la pollution des masses d’eau superficielle et des nappes phréatiques est majoritairement due à l’activité agricole du fait de l’usage de produits phytosanitaires. La thèse défendue par les auteurs est que la mise en place d’ « institutions discursives » (jurys de citoyens, groupes cible de discussion, conférences de consensus…) et d’une gestion participative de l’eau, définie comme « bien public environnemental », est seule à même de modifier les pratiques des agriculteurs et leurs « valeurs morales ». On se situe donc dans une approche institutionnaliste qui met en avant l’importance des formes d’organisation, de définition et de diffusion des normes sociales pour la bonne gestion de ressources communes. Cette approche, nous allons le voir, est tributaire d’un fort individualisme méthodologique, très proche de celui d’Elinor Ostrom, dans la mesure où il s’agit pour les auteurs de modifier par les institutions des comportements rationnels égoïstes orientés spontanément vers la recherche de l’intérêt particulier. La conséquence de ce présupposé est de faire du commun (au sens ici de l’ensemble des institutions discursives qui organisent la gestion partagée d’une ressource non-privée) une réaffirmation de la gouvernementalité néolibérale telle qu’elle a été définie par Michel Foucault et reprise à leur compte par Dardot et Laval.[8]

    4. Plan de l’étude

            Nous montrerons d’abord que l’originalité de Dardot et Laval repose sur la dimension politique et intégrale de leur approche du commun qu’ils définissent comme une forme de gouvernement, d’organisation généralisable à l’ensemble de la société et des ressources. Ce travail de redéfinition leur permet de remettre en question certains présupposés ayant trait notamment à la nature des individus et des marchandises et d’élaborer une pensée radicale autour de la critique de la rationalité néolibérale. Puis nous nous interrogerons sur l’anthropologie à l’œuvre chez Ostrom et reprise par Jean-Pierre Del Corso et Charilaos Képhaliacos et sur la critique qu’en font Dardot et Laval : en quoi la théorie des communs entend en quelque sorte « façonner » les individus en leur faisant intégrer librement un ensemble de normes et de valeurs, reproduisant ainsi les mécanismes de la gouvernementalité libérale? Enfin, nous conclurons que les communs ne peuvent se penser indépendamment du cadre et des buts économiques dans lesquels ils s’inscrivent, ce qui rend problématique le cas de la gestion de l’eau mis en avant par Jean-Pierre Del Corso et Charilaos Képhaliacos.

I. Les communs au service d’une nouvelle rationalité politique

  1. Le commun comme principe politique

               On peut lire dans le post-scriptum de Commun. Essai sur la révolution au XXIème siècle, que le commun constitue une nouvelle « raison politique qu’il faut substituer à la raison néolibérale »[9]. A travers cette définition large, les auteurs signalent que le commun ne renvoie pas à un type de biens juxtaposables aux biens privés et aux biens publics. Au contraire le commun –dont le singulier prend du coup toute son importance- doit s’ériger en principe d’organisation de la société dans son ensemble, ce qui lui donne une portée transformatrice et démocratique bien plus radicale qu’au sein des théories qui identifient un nombre restreint de ressources qui peuvent être gouvernées en commun de par leur nature (l’eau, les pâturages, l’air…) tandis que d’autres seraient vouées à l’appropriation privée ou à la gestion centralisée par l’État. On a donc chez Dardot et Laval l’idée que le commun est un principe politique[10], une manière d’être ensemble qui consiste « à introduire partout, de la façon la plus profonde et la plus systématique, la forme institutionnelle de l’autogouvernement  »[11].

                On peut d’ailleurs noter l’importance du terme « gouvernement » qui est central dans l’ouvrage à plusieurs endroits où on a pris l’habitude de le remplacer par les termes « gouvernance » ou « gestion ». On parle ainsi de « formes de gouvernement des ressources » ce qui met l’accent sur la dimension politique et institutionnelle de toute formation économique, de toute organisation humaine plutôt que sur la dimension instrumentale. Dès lors, le commun prend son sens comme forme de gouvernement qui repose sur un ensemble de règles, lesquelles supposent la réciprocité (des rapports entre égaux) et la démocratie (mode d’élaboration démocratique des règles).

           2. Le constructivisme théorique au cœur du commun

               D’emblée donc, la définition est multiple et englobante puisqu’on voit que le commun désigne à la fois un principe, une raison politique, une forme institutionnelle, et un « ensemble de pratiques, de luttes »[12]. Tout comme la rationalité néolibérale s’inscrit dans nos institutions, nos pratiques quotidiennes, nos subjectivités et dans les formes d’action collective et de rapport à autrui à travers un système de normes fondé sur la concurrence généralisée, le commun a la capacité de s’inscrire dans toutes les formes de vie. Dardot et Laval se revendiquent donc d’un constructivisme théorique inspiré de Marx puisque la rationalité du commun, à travers un ensemble de règles, d’institutions, de relations sociales, est créatrice d’un certain type de biens et d’individus. Il n’y a donc pas de biens qui relèvent par nature d’une gestion commune mais bien des institutions et formes d’organisation qui créent des ressources communes. Au même titre que la rationalité capitaliste crée la marchandise et lui donne sa valeur, le commun crée le bien commun ; au même titre que l’individu égoïste est un produit de la rationalité libérale, le commun « produit » un individu coopératif. Cette idée repose largement sur la pensée de Marx qui insiste sur le fait que les individus sont un produit de l’histoire : « Des individus produisant en société –donc la production d’individus, déterminée socialement, est naturellement le point de départ. (…) Ce n’est qu’au XVIIIème siècle et dans la société bourgeoise que les différentes formes des rapports sociaux se présentent à l’individu comme un simple moyen pour ses buts particuliers, comme une nécessité extérieure. Mais l’époque qui produit ce point de vue, celui de l’individu isolé, est justement celle où les rapports sociaux ont atteint le plus haut degré de développement », écrit ainsi Marx.[13]

              3. Critique de la tragédie des communs

                 Dardot et Laval utilisent précisément cette idée de Marx pour contester la théorie de la « tragédie des communs » de Hardin qui repose sur l’idée que « chacun est incité à se comporter égoïstement pour maximiser son gain sans se soucier du prix de son comportement supporté collectivement[14] ». L’erreur majeure de Hardin consiste selon les auteurs à introduire dans son modèle un comportement économiquement rationnel (c’est-à-dire ici, mû par la logique de l’intérêt personnel) dans un contexte social et normatif qui exclut un tel comportement. Pour eux, les stratégies non coopératives l’emportent seulement lorsque les individus dépendent les uns des autres sans pouvoir élaborer eux-mêmes les règles de cette dépendance. « Dans la réalité, lorsque les individus peuvent se rassembler, parler, décider ensemble, les stratégies coopératives sont rendues possibles et un accord qui n’est pas imposé de l’extérieur peut avoir lieu.[15] » On est très proche ici de la notion de rationalité communicationnelle défendue par Habermas selon laquelle la participation des citoyens à un espace public de discussion fondé sur la réciprocité et la définition démocratique des modalités de fonctionnement de la discussion doit permettre une entente collective.[16]

                     La théorie de la tragédie des communs repose donc sur une conception erronée de l’individu qui ignore l’influence des formes d’organisation (en l’occurrence des formes coopératives de prise de décision) sur la définition même de l’individu, de ses comportements et de ses aspirations. On peut du coup se demander en quoi la théorie de Dardot et Laval se distingue de l’institutionnalisme d’Elinor Ostrom. Pour ce faire, nous nous appuierons sur l’étude de cas menée par Jean-Pierre Del Corso et Charilaos Képhaliacos, qui permet de comprendre les implications politiques de cette distinction.

II. Le commun : façonner l’individu commun ?

  1. La critique d’Elinor Ostrom par Dardot et Laval

             Comme le note Olivier Weinstein[17], les références à la théorie des jeux et à l‘individu rationnel calculateur sont omniprésentes chez Elinor Ostrom dont les présupposés méthodologiques se situent donc du côté de l’économie classique. C’est cette filiation qui distingue le commun de Dardot et Laval de celui d’Elinor Ostrom. « Selon Ostrom, ce sont les individus égoïstes rationnels qui créent les marchés, en appellent à l’État ou construisent les communs pour mieux répondre à des situations différentes[18] » écrivent-ils. Le commun d’Ostrom est donc arrimé à un principe d’efficacité mesurée par des individus rationnels égoïstes. Cela explique que chez elle le principe des communs ne remette nullement en cause la rationalité des marchés et de l’État : c’est uniquement dans certaines situations, face à des échecs de la logique de marché ou de l’intervention publique, que l’élaboration d’arrangements par les parties concernées peut être bénéfique.

             Les auteurs notent également que l’économiste s’inscrit dans la problématique de la gouvernementalité néolibérale « selon laquelle la conduite des individus ne peut être dirigée que par un ensemble d’incitations et de désincitations[19] ». On peut ainsi lire chez Ostrom qu’ « une norme sociale, surtout dans un contexte où il y a communication entre les parties, peut engendrer un comportement coopératif aussi bien ou presque aussi bien qu’un ensemble de règles et de systèmes de surveillance et de sanction imposés de l’extérieur[20] ». La finalité des communs seraient donc de faire intégrer une norme comportementale aux individus sans avoir recours à la surveillance, donc à travers une normalisation autorégulée qui façonnerait les individus. Une forme d’extériorité demeure largement chez Ostrom puisque les individus (fondamentalement égoïstes, calculateurs et maximisateurs) doivent être incités de l’extérieur, encouragés, poussés au comportement coopératif par un système de normes contraignantes mais intériorisées. On peut d’ailleurs noter ici que la différence avec Dardot et Laval se lit dans les exemples choisis : alors que ces derniers font essentiellement référence à des groupes autoconstitués, en lutte contre le libéralisme (Chiapas, assemblées populaires de Buenos Aires, mouvement alter-mondialiste, occupations des places…), Ostrom s’intéresse à la mise en place de politiques de développement qui, si elles s’appuient sur des groupes préexistants et sur leurs normes sociales, sont à insuffler ou soutenir de l’extérieur. La place laissée à l’auto-institution et à la spontanéité dans la définition des règles et des buts de la collectivité concernée modifie donc fondamentalement la définition du commun.

           2. Le cas de l’Adour-Garonne

                L’article de Jean-Pierre Del Corso et Charilaos Képhaliacos peut être rapproché de la vision d’Elinor Ostrom et faire l’objet des mêmes critiques. En effet, on y trouve tout un vocabulaire de l’incitation : il s’agit, à travers la mise en place d’une MAET, d’ « enrôler » les agriculteurs, d’encourager l’ « acceptabilité de nouvelles règles collectives », d’ « inciter les professionnels du monde agricole à un usage davantage raisonné des ressources naturelles », d’« aider l’agriculture à raisonner ses pratiques ». Pour ce faire, les auteurs se revendiquent d’une approche institutionnaliste puisque ce sont selon eux les « systèmes institutionnels » qui permettent d’agir sur « les préférences » et les « valeurs » des acteurs. Ils soulignent ainsi le « rôle particulier d’institutions qualifiées de discursives dans l’activation par les acteurs d’une rationalité sociale ou coopérative ».

               Cette vision repose sur deux présupposés partagés avec Ostrom : le caractère « naturel » des communs, et la propension des acteurs à favoriser leurs « intérêts stratégiques individuels ». Pour Jean-Pierre Del Corso et Charilaos Képhaliacos, ce sont en effet « les caractères de biens publics des ressources naturelles [qui] imposent une coopération entre acteurs ». On voit ici que le commun n’est pas un principe politique d’organisation susceptible d’organiser la société dans son ensemble, mais plutôt un type spécifique de gestion, plus performant que la gestion privée ou publique dans certains cas, en vertu de la nature des ressources concernées. Dès lors, la coopération doit être imposée de l’extérieur, elle n’est pas le fruit d’une auto-institution par les acteurs. Ces derniers ont en effet tendance naturellement à se comporter en individus égoïstes : « ils sont davantage préoccupés par les coûts et les bénéfices privés à court terme que par les bénéfices collectifs à long terme » notent les enquêteurs pour expliquer les réticences des agriculteurs à réduire l’usage de produits phytosanitaires du fait d’inquiétudes d’ordre économique. Ce type d’inquiétudes n’est pas primordial pour les membres de la MAET : un conseiller agricole interviewé déclare par exemple : « Economiquement, il faut qu’ils, je suis d’accord avec vous, il faut qu’ils s’y retrouvent. […]. Mais la finalité, pour moi, c’est quand même la qualité de l’eau. » L’intérêt individuel (qui est ici de l’ordre de la survie économique) est donc mis en opposition directe avec l’intérêt collectif et c’est « selon les spécificités du contexte institutionnel, [que les agriculteurs] pourront privilégier, soit leurs seuls intérêts individuels, soit l’intérêt collectif », intérêt collectif défini, non pas par les acteurs eux-mêmes, mais par l’institution. Finalement, pour les auteurs et l’approche institutionnelle qu’ils défendent, les choix en matière de gouvernement des ressources ne sont pas politiques et économiques mais moraux. Dès lors, les institutions communes doivent entrainer « une révision des choix individuels/stratégiques des acteurs impliqués, l’adoption par ceux-ci de nouveaux principes moraux et une refondation de leur identité professionnelle ».

                 A travers la mise en place d’institutions discursives largement inspirées de la théorie des communs, la vision d’une société d’individus égoïstes et maximisateurs est entérinée tandis qu’on s’efforce en même temps d’identifier un acteur communautaire porteurs de responsabilités collectives[21]. Pour façonner cet acteur, il serait donc nécessaire de mettre en place des espaces relationnels et discursifs où « circulent des normes d’action » et naît une « culture convergente »[22], grâce à laquelle les acteurs révisent leurs préférences morales.

Conclusion : L’incompatibilité du commun avec l’économie libérale.

         Le paradigme des communs est largement présenté comme un tournant méthodologique et idéologique capable de transformer les politiques de développement afin de les rendre plus respectueuses des communautés humaines et de leurs systèmes sociaux. [23]

                      Nous avons néanmoins vu que ses significations variaient énormément selon les auteurs et les contextes de mise en œuvre, jusqu’à ne représenter parfois qu’une modalité de la gouvernementalité néolibérale telle qu’elle est définie par Michel Foucault et reprise par Dardot et Laval. Dans l’article de Jean-Pierre Del Corso et Charilaos Képhaliacos, seuls l’égoïsme et l’absence de morale des agriculteurs sont invoqués comme obstacle à la rationalité collaborative. Or, comme le rappellent Dardot et Laval, « le comportement de l’égoïste calculateur et maximisateur ne naît pas spontanément, il est un produit social et, en l’occurrence, il est l’effet direct du développement d’une agriculture capitaliste très gourmande en eau.[24] ». Aucune mention n’est pourtant faite dans l’article du type d’agriculture au sein duquel s’inscrit le « problème de l’eau » et, plus largement, du système économique. Un tel système productiviste ne saurait être questionné et la seule attitude à adopter est alors l’ « adaptabilité » : tout au plus la MAET peut-elle « préparer les acteurs professionnels du monde agricole à affronter les risques et incertitudes générés par un changement de pratiques ». Pourtant, le rapport de la Cour des comptes sur la gestion de l’eau (2010), met directement en cause le rôle de « pratiques agricoles durablement marquées par l’encouragement [par l’État] au productivisme et le choix d’une agriculture intensive ». A l’inverse, on peut lire sur le site du ministère de l’agriculture, dans la présentation des MAE, qu’il s’agit de structure visant à « accompagner les exploitations agricoles qui s’engagent dans le développement de pratiques combinant performance économique et performance environnementale ». Cette centralité de la performance économique n’est nullement remise en cause, ce qui limite la portée transformatrice des communs, qui agissent dès lors comme des contraintes pesant sur des individus précarisés par le fonctionnement de l’économie. Un agriculteur explique ainsi qu’il participe à la MAET pour toucher les subventions par peur des mesures à venir avec le remodèlement futur de la PAC.

               Cette critique est directement adressée à Ostrom par Dardot et Laval qui lui reprochent de sous-estimer « le poids du contexte économique et politique général, et [de] laisser penser que l’archipel des communs pourrait survivre dans les eaux glacées du marché et de l’État du fait de la rationalité supérieure des communs dans un certain nombre de cas bien spécifiques[25] ». Chez Ostrom, tout se passe selon eux comme si les institutions n’étaient pas affectées par le capitalisme et comme si les individus n’étaient pas immergés dans une économie globale, au sens où ils en subissent les contraintes et en intériorisent les logiques. Alors que Jean-Pierre Del Corso et Charilaos Képhaliacos, à la suite d’Ostrom, citent largement Habermas comme modèle théorique des institutions discursives, il semble pourtant qu’on se place typiquement, dans leur étude de cas, dans ce que Habermas nomme un « cas de violence structurelle » : lorsque les logiques du marché se glissent dans les institutions de communication et de délibération « il en résulte une violence structurelle qui, sans devenir manifeste comme telle, s’empare de la forme d’intersubjectivité qui rend possible l’intercompréhension »[26]. En clair, comme en atteste le témoignage de l’agriculteur qui vient d’être cité, les institutions discursives (ici, la MAET) sont traversées par la violence structurelle du système économique qui oriente les actions des individus.

                     En l’absence de prise en compte du cadre économique global, les communs restent donc un outil de gestion et non une forme de gouvernement fondée sur la démocratie radicale incarnant une nouvelle rationalité politique. A travers l’exemple de la gestion de l’eau en Adour-Garonne, nous avons pu voir que la critique de Dardot et Laval était particulièrement pertinente, et un outil pour distinguer les différentes pratiques se revendiquant des communs.

Références

[1] Les thèses de ces deux auteurs seront développées plus bas.

[2] Les pays du Sahel ont connu dans les années 1970 une crise écologique majeure et une famine dévastatrice.

[3] Dardot Pierre et Laval Christian, Commun. Essai sur la révolution au XXIè siècle, La Découverte, Paris, 2014.

[4] Corso, Jean-Pierre et Képhaliacos, Charilaos, « Améliorer la gouvernance territoriale de biens publics environnementaux au moyen d’institutions discursives », Géographie, économie, société, 2012/4, n°14, pp. 393-409.

[5] Cette approche, qui est aussi celle d’Elinor Ostrom, consiste à expliquer les phénomènes économiques et sociaux et les comportements des acteurs par leur environnement institutionnel.

[6] Dadot, Pierre et Laval, Christian, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, La Découverte, 2009, 497 p. La rationalité néolibérale y est définie comme la manière totalitaire dont le néolibéralisme inscrit dans l’économie, la politique, la société mais aussi les corps et les subjectivités, le principe de concurrence.

[7] Les MAE ont été introduites en UE avec la réforme de la PAC de 1992 et doivent mettre en œuvre au sein de chaque pays les mesures européennes en vertu du principe de subsidiarité. Les MAET en sont une des applications. Quant à la DCE, elle désigne la directive européenne de 2000 qui rend les obligations en termes de gestion de l’eau « transversales » : les États sont dans l’obligation d’atteindre un « bon état » des eaux en 2015.

[8] Foucault, Michel, Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France. 1978-1979, Gallimard, 2002. La gouvernementalité désigne le gouvernement d’individus libres par la mise en place de normes de vie auxquelles ils se conforment par eux-mêmes. Il s’agit du mode de fonctionnement privilégié du pouvoir contemporain dont l’action est définie par Foucault en termes de normalisation.

[9] p.572

[10] Le commun est ainsi défini au chapitre 1 comme le « principe politique d’une coobligation pour tous ceux qui sont engagés dans une même activité ».

[11] p.459

[12] p.14

[13] Marx, Karl, Introduction générale à la critique de l’économie politique (1857).

[14] p.146

[15] p.152

[16] On peut lire dans Morale et communication de Jürgen Habermas : « Seules peuvent prétendre à la validité les normes susceptibles de rencontrer l’adhésion de tous les intéressés en tant que participants d’une discussion pratique. » (p.87). On retrouve dans sa définition de la rationalité communicationnelle l’importance de la pratique, centrale chez Dardot et Laval pour qui le commun ne s’institue que dans l’exercice d’une pratique commune. Les présupposés essentiels au fonctionnement de la communication chez Habermas (réciprocité des membres et élaboration démocratique et participative des règles de la discussion) constituent également les principes fondamentaux de la mise en œuvre du commun chez Dardot et Laval.

[17] Olivier Weinstein, « Comment comprendre les « communs » : Elinor Ostrom, la propriété et la nouvelle économie institutionnelle  », Revue de la régulation, 2014 | 2.

[18] p.155

[19] p.152

[20] Ostrom, Elinor, Understanding Institutional Diversity, 2005, Princeton University Press, p.130.

[21] L’expression « responsabilisation des acteurs » apparait à plusieurs reprises dans l’article de Jean-Pierre Del Corso et Charilaos Képhaliacos.

[22] Les termes sont repris au séminaire de Théo Jacob, doctorant à l’EHESS, « Construire sa recherche au contact de la participation ».

[23] L’AFD a par exemple mis en place un programme de recherche et d’action intitulé « Les communs, une forme de gouvernance collective » sur le site duquel on peut lire notamment que « Les communs sont une manière aujourd’hui de renouveler notre vision du développement ».

[24] p.147, à propos de l’épuisement des nappes phréatiques en Inde.

[25] p.156

[26] Habermas, Jürgen, Théorie de l’agir communicationnel, Tome II, Fayard, 2007, p.205.

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